Pierre Barral
LES CAHIERS DE LOUIS BARTHAS
Si les souvenirs d'anciens combattants, publiés au lendemain de la Grande Guerre, composent un corpus considérable, le témoignage de Louis Barthas n'a été découvert par notre ami Rémy Cazals et édité chez Maspero, avec la collaboration de la Fédération audoise des Oeuvres laïques, qu'en 1978. Ce texte mérite évidemment notre attention aujourd'hui par ses attaches régionales. Cependant sa qualité et son originalité, qui ont aussitôt frappé tous les lecteurs, le placent au niveau des récits reconnus comme les plus sûrs et lui donnent donc une valeur générale de premier ordre.
Le regard du témoin
Louis Barthas, âgé de trente-cinq ans en 1914, se voit comme un "époux modèle, aimant et fidèle" (p. 260), père de deux fils. De famille modeste, d'abord ouvrier agricole, il s'est installé comme tonnelier à Peyriac-Minervois (Aude), en cultivant en même temps quelques vignes. A l'école primaire, il s'est distingué comme un excellent élève, se classant premier du canton au certificat d'études. Il a ensuite beaucoup lu dans ses temps libres, en autodidacte curieux. Victor Hugo, Anatole France, Emile Zola sont pour lui des auteurs familiers. Il a même fréquenté les oeuvres de Jules Guesde et de Karl Marx.
Car il affirme de fortes convictions de gauche. Il a milité au syndicat, puis au parti. Il a vibré avec le mouvement des viticulteurs languedociens de 1907 (p. 219, 489) et il en a gardé une farouche rancune contre Clemenceau, le "fusilleur de Narbonne" (p. 356), "l'ancien bourreau du Midi" (p. 489). Il admire au contraire le docteur Ferroul, "le sympathique maire de Narbonne" (p. 18) paradoxalement, il ne parle pas de Jaurès, qu'il n'avait sans doute jamais eu l'occasion d'entendre. Mais son comportement est toujours tolérant. Nullement fanatique, il condamne parallèlement la Terreur rouge, qui "employait pour inculquer ses idées la guillotine" et la Terreur blanche, qui maniait "le couteau pour apprendre aux gens à vivre" (p. 482).
Il se réfère volontiers à ses "principes de socialiste, d'humanitaire" et il ajoute : "de vrai chrétien même" (p. 348). De cette dernière épithète, la portée ne doit pas être majorée. Louis Barthas ne vise ici que la loi "Tu ne tueras point". Il est allé au catéchisme et il salue "la nuit sacrée de Noël" (p. 85) comme la fête de Pâques (p. 93). Pendant la pénible montée au front, jaillit la comparaison : "Jésus tomba trois fois en gravissant les stations de son calvaire" (p. 210). Cependant cette empreinte s'est beaucoup estompée. Non seulement il réagit en anticlérical contre l'Inquisition (p. 358), en sceptique devant des reliques "disait-on de saint Jean-Baptiste" (p. 109), mais surtout il n'exprime aucune prière personnelle face au danger de mort. Il ressent ce qui le sépare d'un camarade, prêtre soldat : "Il est en train d'offrir ses souffrances à Dieu pour l'expiation de ses péchés et il a la foi que cela abrégera son temps de purgatoire. Et cet homme est presque heureux de souffrir. Je l'envie car moi je doute que quelqu'un d'invisible dans cette nuit opaque tarifie nos souffrances, en prenne une note exacte pour l'au-delà" (p. 169). S'il évoque avec émotion la prière des siens, "à mon foyer lointain", ce n'est pas qu'elle ait eu "le pouvoir de dévier les balles ou obus, mais... la pensée tout entière d'un être cher, c'est un acte de foi, d'amitié, d'espérance" (p. 386).
Quelle est son expérience du front ? On sait que dans sa réflexion fondamentale, Témoins (1929), l'universitaire Jean Norton Cru a imposé ce critère comme la garantie de l'authenticité du témoignage, en considérant comme combattant le soldat exposé au danger, et lui seul. A cet égard, les titres de Barthas sont éclatants : à défaut de son livret militaire, son récit fournit la chronologie précise des opérations auxquelles il participe. De novembre 1914 à février 1916, il est en Artois, avec le 280e R.I. de Narbonne : en mai 1915 "on nous enleva nos pantalons rouges et nos capotes bleu sombre pour nous habiller en bleu ciel" (p. 103). Puis, avec le 296e R.I. de Béziers, il passe à Verdun (une semaine à la Cote 304), sur la Somme, en Champagne (où il est affecté au service d'un canon léger de 37). Il rejoint enfin, d'avril 1917 à avril 1918, l'Argonne où il est transféré au 248e R.I. de Guingamp. Au total, en excluant les repos après relève, il reste au front trente-trois mois. Il n'obtient sa première permission qu'en janvier 1916 : six autres suivent, plus fréquentes les deux dernières années.
La chance, exceptionnelle, de Barthas est de n'avoir jamais été blessé. Il l'a parfois échappé de peu. "Au cours de cette guerre, écrit-il p. 134, j'ai eu en maintes circonstances une intuition mystérieuse... en ce moment une voix semblant monter du tréfonds de mon être m'avertit qu'il fallait fuir". En juin 1915 à Lorette, il crie : "Que chacun ramasse ses frusques et se tienne prêt à partir ! Allons debout ! Grouillez-vous !" Fort à propos, car une décharge d'obus lourds s'abat sur l'endroit qu'on vient de quitter. Un mois plus tard, à nouveau, "une sensation indéfinissable d'inquiétude, d'angoisse, d'appréhension" annonce "l'imminence d'un péril" et le fait éviter (p. 155). On songe à l'instinct sûr de l'adjudant Wilsdorf, qu'évoque le cinéaste Pierre Schoendorffer dans La 317e section. L'organisme s'use évidemment dans ces épreuves, physiquement et moralement. En mars 1918, Louis Barthas, qui approche de la quarantaine, se sent épuisé lors d'une marche : "malgré que des camarades me portassent le fusil, je dus abandonner le rang". Un médecin "s'attendrit quand je lui dis que je tenais les tranchées depuis 1914" et il l'envoie dans un hôpital de l'intérieur (p. 526-531). Après une convalescence chez lui, il termine la guerre dans un dépôt de l'arrière jusqu'à sa démobilisation en février 1919.
Tout au long de ces terribles années, Louis Barthas note chaque jour ses observations sur des feuilles assemblées sommairement. "Son fils, rapporte Rémy Cazals, a vu ces carnets maculés de boue, rongés par les rats". Il envoie à sa famille de nombreuses lettres, qu'il demande de conserver, avec des cartes postales, qu'il commente sans souci de la censure. A son retour, il reprend ces documents pour rédiger au propre en s'appliquant, "comme au certificat", sur dix-neuf cahiers d'écolier. Il y a assurément alors une réécriture, qui peut comporter quelques aménagements du texte (certes encore proches de l'événement). Ainsi surgit en vérité "la guerre vue d'en-bas", plus encore que chez le lieutenant-ministre Abel Ferry. Les témoignages jugés les plus valables par Jean Norton Cru émanent de jeunes officiers subalternes, de formation universitaire, tels Maurice Genevoix ou André Pezard, dont la carrière ultérieure confirmera avec éclat les dons littéraires. Ici nous entendons la voix d'un simple caporal, plus représentatif des poilus moyens. L'un d'eux lui dit à Lorette : "Toi qui écris la vie que nous menons, au moins ne cache rien, il faut dire tout". "Oui, oui, tout, tout. Nous serons là pour témoins, on ne crèvera pas tous, peut-être, appuyèrent les autres" (p. 130).
Le tonnelier de Peyriac se distingue seulement parce qu'il exprime avec exactitude ce que ses camarades ressentent confusément, sans savoir le formuler. L'oeil vif, équipé de belles jumelles dont il est fier (p. 193), il regarde et saisit vite le détail concret. D'autre part, il maîtrise remarquablement sa plume. Non seulement sa langue est toujours correcte, avec quelques occitanismes qui la colorent, mais son vocabulaire est riche et adapté : il croque d'un trait les personnages, anime les scènes de la mobilisation ou les tournées d'inspection, fait plonger dans la réalité des tranchées. S'il ne retient pas ses jugements personnels, il indique à l'occasion les limites de son témoignage ("on disait tout haut... mais de cela je ne pus avoir la preuve") (p. 124).
En outre, l'étendue de sa culture générale frappe le lecteur, comme l'a développé Rémy Cazals dans sa contribution aux Mélanges Raymond Huard1. Barthas jongle avec les références historiques les plus diverses, les gladiateurs romains (p. 33), l'épée de Damoclès (p. 283), Louis XIV (p. 29), Madame de Sévigné (p. 549), Napoléon Ier (p. 251). Il connaît le passé des lieux célèbres qu'il découvre : Crécy (p. 256), Valmy (p. 424), Varennes (p. 521). Citant Turenne devant son escouade, il constate que "ces malheureux n'avaient jamais entendu parler de Turenne, ils croyaient que c'était un homme de la compagnie". "Mais non, imbéciles, leur clouai-je, c'était un grand général, illustre, fameux". Sur les contrastes géographiques aussi, les remarques abondent : en Champagne "une abondance de neige le 17 avril ! alors que, dans notre Midi, les arbres ont déjà fleuri et que les vignes étalent leur mer de verdure !" (p. 450). Dans le Nord "à voir des cimetières entourés d'une mauvaise haie, ou même de rien du tout, on ne peut se défendre d'une impression de négligence, d'abandon, d'indifférence" (p. 102). En tout cela, il est certain que la personnalité modeste de Louis Barthas possède en profondeur une densité d'exception. Avec Rémy Pech dans son compte rendu des Annales du Midi (1980), concluons que "ce récit est un hommage involontaire à l'enseignement primaire, laïque et républicain", une magnifique réussite, pour la formation morale comme pour l'instruction de base, de l'école voulue par Jules Ferry.
L'horreur du front
"Les 560 pages du récit de Barthas, constate Rémy Cazals, contiennent des descriptions précises de tous les éléments de la guerre des tranchées". Les énumérant, il ajoute aussitôt : "liste dérisoire", car une sèche analyse n'enserre pas pleinement l'intensité de la tragédie jouée par les poilus de la Grande Guerre, l'ampleur de cette Vie et mort des Français qu'ont reconstituée en 1962 André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux. Des Carnets du tonnelier, que ces excellents auteurs ignoraient, détachons ici les situations les plus chargées de terreur ou de dégoût.
Dans cette guerre de positions, il faut "travailler sans relâche, de jour et de nuit, à creuser tranchées et boyaux, et cela en dépit de la pluie et du froid. Parfois dans la nuit sombre surgissaient des patrouilles allemandes : on croyait à une attaque et c'étaient des paniques folles, des fusillades qui mettaient les secteurs voisins en émoi et provoquaient des salves d'artillerie des deux côtés" (p. 80). A Lorette, on doit "s'entasser une quarantaine", dans "des abris recouverts de plaques de tôle et pouvant contenir une dizaine d'hommes tout au plus" : "il y régnait une chaleur à faire éclore des poussins et, pour comble, des débris de paille qui jonchaient le sol grimpaient le long de nos jambes, de notre échine, de nos bras, des légions de poux aux démangeaisons insupportables" (p. 116). A Verdun, c'est le bourbier : "la pluie se mit à tomber, drue et serrée l'eau ne tarda pas à s'infiltrer dans le fossé, à submerger les souliers les casques se transformaient en compte-gouttes de notre sac de petites cascades dégoulinaient sur les reins, les épaules, le long des bras" (p. 287).
Surviennent les bombardements d'artillerie : "Ces obus par paquets rasaient, griffaient le sol, sifflaient, pétaradaient avec des jaillissements d'étincelles et de flammes, faisant retomber une averse d'éclats de fer, de terre, de cailloux" (p. 293) "le caporal S., à chaque sifflement, courbait la tête et les épaules d'un mouvement instinctif comme un condamné qui voit la hache du bourreau tournoyer sur sa tête" (p. 297). Les batteries allemandes sont renseignées par leurs aviateurs : "Plusieurs aéros ennemis ne tardèrent pas à faire entendre leur inquiétant sifflement et tournoyèrent toute la journée sur la Cote 304 et le Mort-Homme comme des oiseaux de mauvais augure précurseurs de la tempête" (p. 292) et la chasse française n'apparaît pas.
Si Barthas n'est pas engagé dans la guerre de mouvement, ni en 14 ni en 18, il participe à des attaques locales, ainsi à Lorette : "Toute la division était là. C'était une vraie forêt de baïonnettes qui marchait, ce n'était pas tout, l'escadron divisionnaire s'élança dans une charge à toute bride... Hélas rien n'y fit les Boches se cramponnaient désespérément à leurs tranchées comme si elles avaient été à eux" (p. 167). Sur la Somme, la première ligne adverse est plus aisément occupée : "comme ces gens-là faisaient la guerre comme nous contraints et forcés, il jugèrent inutile de se défendre" malheureusement "à tout hasard et à tout instant des batteries allemandes déclenchaient des tirs de barrage effrayants" (p. 388-390). Et le terrain reste jonché de cadavres, tantôt français (p. 177), tantôt allemands (p. 125) : la corvée la plus effrayante est de les enterrer : "ces morts furent divisés en lots et on les tira au sort par escouade... j'eus la main heureuse, il ne nous échoua que six morts à faire disparaître et qui se trouvaient à peu de distance des tranchées" (p. 184).
Quand vient la relève, les arrivants "nous posèrent peu de questions, en nous voyant et en entendant le roulement incessant de la canonnade le plus stupide d'entre eux comprenait où il allait et ce qui l'attendait. Ils enviaient certainement notre sort et pour notre part on avait pitié d'eux, mais chacun son tour et chacun son destin" (p. 315). Moins périlleux, le repos passager à l'arrière comporte encore ses fatigues : l'"insipide exercice quotidien" (p. 161), "les ébats de jeux obligatoires : barres, football, courses" (p. 160) et surtout les marches d'entraînement : "Il fit ce jour là une chaleur surprenante succédant à une température assez froide... Aux dernières pauses, à l'ombre de chaque arbre un traînard s'arrêtait, suffoqué, ruisselant de sueur il y en eut bien une centaine par bataillon" (p. 259).
Dans ces terribles épreuves, la "petite famille" de l'équipe proche constitue "un foyer d'affection où règnent entre ses membres de vifs sentiments de solidarité, de dévouement, d'intimité" (p. 175). D'autant plus naturellement que la 13e escouade, "l'escouade minervoise" (p. 94), est composée de "pays", originaires de Peyriac ou des villages voisins, chaque fois cités en référence. Elle fait face avec "la bonne humeur, la gaieté communicative, le bon esprit de sociabilité méridionales" (p. 108). La soupe est au goût de la région, les jurons jaillissent en occitan dans un instant de confusion "une voix non moins étranglée de peur lançait avec le plus pur accent languedocien le même cri de "Qui vive ?" (p. 355). L'ennemi parfois repère "l'éclat de nos voix qu'en Méridionaux incorrigibles nous ne savions mettre en sourdine" (p. 293). Tandis que la communauté intègre sans problème les prêtres-soldats, l'instituteur mobilisé écrit à la famille de l'illettré, et celui-ci se porte volontaire pour l'enterrer quand il est tué (p. 136). Le Peyriacois regrette de se retrouver ensuite parmi des Bretons, "devinant rien qu'à mon accent que je n'étais pas de leur race" et plus portés à s'enivrer que les gens de l'Aude (p. 495). Il s'émeut pourtant quand, de son lit d'hôpital, il entend son régiment remonter au front : "J'avais pitié de mes pauvres camarades. Cela gâtait ma joie" (p. 528).
A tous les poilus, le calvaire vécu inspire l'écoeurement du "bourrage de crâne". Chez Barthas, il y a davantage, la condamnation radicale de "la guerre maudite, infâme, déshonorante pour notre siècle". Conviction forgée dès la mobilisation qu'il voit avec "stupeur" soulever "plus d'enthousiasme que de désolation" (p. 13). Il abhorre "le massacre d'Austerlitz" (p. 537), il conteste l'éloge funèbre "Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie" (p. 500), il proclame : "J'ai les héros en horreur. Ils ont les mains tâchées de sang" (p. 539). Au combat, il agit selon ses principes. Il refuse les coutelas, "armes d'assassins et non de soldats" (p. 165), il réconforte un Allemand prisonnier (p. 177), il retient la sentinelle de lancer sa grenade sur un ennemi trop curieux, car il ne faut "tirer qu'en état de légitime défense" (p. 348). Jamais il ne manifeste de haine contre les "Boches".
Il voit donc avec sympathie les élans de fraternisation qui s'esquissent parfois. A Neuville-Saint-Vaast en décembre 1915 "en maints endroits de la première ligne les soldats durent sortir des tranchées pour ne pas s'y noyer les Allemands furent contraints de faire de même et l'on eut alors ce singulier spectacle : deux armées face à face sans se tirer un coup de fusil". De plus "un grand diable d'Allemand monta sur un monticule et... brisa sur un tronc d'arbre son fusil en deux tronçons dans un geste de colère. Des applaudissements éclatèrent de part et d'autre et L'Internationale retentit" (p. 215). En Champagne en juillet 1916, il s'agit plutôt de coexistence tacite entre avant-postes proches de quelques mètres : on se ménage, on s'écoute, on cause. "Un Fritz qui parlait assez couramment le français" explique qu'il est Polonais, d'autres acceptent des paquets de tabac. Pour sa passivité complaisante, le caporal se fera interpeller rudement par un officier soupçonneux, mais la connivence des témoins étouffera l'affaire (p. 356 et 442).
En mai 1917, le tonnelier de Peyriac se trouve projeté dans un épisode de mutinerie. Après l'échec du Chemin des Dames, "un soir un caporal chanta des paroles de révolte contre la dure vie de la tranchée", des cris jaillirent : "A bas la guerre !" et plus encore "Permission ! Permission !", une intervention modératrice du capitaine suscita "des huées formidables". Un comité de soldats se forma et "la présidence de ce soviet" fut offerte à Barthas. Celui-ci ne perdit pas la tête : "Moi, obscur paysan qui lâchai ma pioche en 1914, commander le 296e régiment : cela dépassait les limites de l'invraisemblance !". "Bien entendu, je refusai, écrit-il, je n'avais pas envie de faire connaissance avec le poteau d'exécution pour l'enfantillage de singer les Russes". Cependant le militant syndicaliste agit sous l'uniforme : "Je résolus de donner une apparence de légalité à ces manifestations révolutionnaires, je rédigeai un manifeste à transmettre à nos chefs de compagnie protestant contre le retard des permissions... La révolte était ainsi placée sur le terrain du droit et de la justice. Ce manifeste fut lu par un poilu à la voix sonore... des applaudissements frénétiques soulignèrent les dernières lignes". Les officiers "prirent le parti le plus sage : attendre patiemment que le calme soit revenu" (p. 471-474).
Un autre témoin, le colonel L'Huillier, a contesté l'exactitude de ce récit (Horizons d'Argonne, 1979), n'en ayant pas entendu parler sur place à l'époque (mais il n'a pu vérifier le journal de marche). Nous ne le suivrons pas, car ce tumulte, dû à la lassitude plus qu'à la rébellion, s'insère parfaitement dans le modèle d'ensemble qu'a défini Guy Pedroncini.
La critique des chefs
Calamité terrifiante dans son essence même, la guerre semble à Louis Barthas d'autant plus atroce qu'elle est mal conduite. Si d'autres le disent aussi, son insistance sur ce thème marque particulièrement son témoignage. C'est un leitmotiv constant chez lui, avec quelques nuances qui en cernent la tonalité.
Les grands chefs, vus d'en bas, sont exécutés par des formules sommaires. L'appel de la Marne provoque le sarcasme : "Joffre était un peu trop présomptueux et pressé : il n'aurait pas dû les y laisser entrer" (p. 79). Puis "l'offensive stérile et sanglante" d'Artois est jugée sévèrement : "Je les grignote", dit cette vieille bedaine de Joffre, mot que la presse servile recueillit comme une perle rare" (p. 115). En mai 1916, le caporal du 296e participe à une revue où le général en chef décore Pétain, "le soi-disant sauveur de Verdun". Certains en auraient tiré fierté tout le restant de leurs jours, lui se dit "déçu" : "ce demi-dieu, ce surhomme, ce génie... n'avait rien d'un foudre de guerre. Il défilait devant les hommes, le regard vague, l'esprit absent, il semblait ne pas nous voir. Il avait cependant sur la figure un air de bonhomie" (p. 281). Des prises d'armes avec d'Urbal, "à la voix de stentor" (p. 221), avec Gouraud "foudre de guerre" (p. 343), sont mises en scène sous un éclairage qui les ridiculise. Quant au "fameux ordre du jour" du "grand massacreur Nivelle", "ce charabia patriotique... ne fit que démoraliser le soldat qui n'entendit là qu'une menace terrible" (p. 449).
Un commandant de division, le général Nielsel (ou plutôt Niessel ?) est longuement présenté, en septembre 1915 sur le front d'Artois. "Loufoque", il a "une idée de génie : puisqu'on ne pouvait faire partir les Allemands à coups de canon, on allait les faire fuir d'effroi, d'épouvante, et aussitôt l'ordre fut donné de sortir des tranchées et de marcher à découvert baïonnette au canon" (p. 167). Il "faisait son métier en nous envoyant à la tuerie" (p. 170). Quand l'escouade se réfugie dans une ruine, il "n'allait pas nous laisser moisir dans cette cave malsaine, mais il n'était pas inspiré par le souci de notre hygiène, il s'agissait bien de cela" (p. 176). Toutefois des instructions ultérieures sur l'aménagement des avant-postes lui valent quelques "félicitations, car c'était la première fois qu'apparaissait chez un de nos grands chefs le souci d'abriter le soldat contre les intempéries et les dangers" (p. 207).
Dans l'ensemble en effet, "nos ignares généraux" sont accusés de "poursuivre une lutte d'usure qui consistait à prendre et reprendre dix fois, vingt fois un chemin creux, un ravin, une tranchée, un cimetière, une sucrerie, etc." (p. 97). Pour l'organisation de la défense, Barthas envie les adversaires qui "n'avaient en ligne qu'un rideau de tirailleurs et de mitrailleuses", enterré dans "des petits puits où ils se blottissaient et se garantissaient des éclats". Et il réprimande : "Dans une telle guerre, combattre c'était surtout servir de cible aux obus et le meilleur chef ce n'était pas le plus habile tacticien mais celui qui savait préserver le mieux la vie de ses hommes. A ce sujet, nos chefs avaient beaucoup à apprendre des chefs allemands : ce n'est pas que ceux-ci soient plus humanitaires mais ils avaient l'intelligent souci de conserver le matériel humain" (p. 384). Aussi, si tous les soldats des deux camps s'étaient constitués prisonniers, "n'eût-ce pas été sublime ? Les généraux se seraient battus entre eux. Poincaré eût pu faire quelques rounds de boxe avec le Kaiser" (p. 468).
Contre les officiers de troupe, qui exécutent les ordres du commandement, les reproches nominatifs sont plus affinés et plus individualisés... Le commandant Manival, au dépôt de mobilisation, est dépeint comme "le dictateur narbonnais", "suppôt du militarisme" à l'"autorité despotique" (p. 17). Le commandant Lianas menace des soldats hésitants de son revolver qui, dit-on toutefois, n'était pas chargé (p. 78). Le commandant Nadaud est détesté pour son "application rigoureuse de la discipline" et quand il est tué, quelqu'un grommelle : "Bon débarras !" (p. 128). Le "maniaque" commandant Legrand, "petit, maigre chétif", surnommé "Quinze grammes", lit sur la carte "à peu près comme une carpe dans un bréviaire" (p. 158). La palme revient au capitaine adjudant-major Cros-Mayrevieille, dit "le Kronprinz", "notre nouveau tyranneau", qui mériterait l'attention de Courteline. "Botté, ganté, sanglé", "son chronomètre à la main", il harcèle ses hommes sans répit, contrôlant les corvées, interrogeant les gradés sur la théorie, faisant "irruption dans les estaminets pour pincer quelques poilus se désaltérant en dehors des heures autorisées" (p. 266).
Pendant les attaques, il est fait grief aux chefs de marcher derrière leur unité, non en avant. Et, dans les tranchées, les meilleurs abris sont "occupés bien entendu exclusivement par les officiers, ces seigneurs modernes" (p. 154), "la main d'oeuvre et le matériel ne coûtant rien aux galonnés" (p. 91). Au repos également "il fallait trouver à chacun un lit confortable et une chambre digne de les recevoir" (p. 109). Un incident survient quand des soldats trop bruyants réveillent le général : "on criait en vrais Méridionaux qui ne perdent jamais de leur pétulance, on ne songeait pas que Nielsel se reposait encore, vautré dans son bon lit et qu'on troublait son sommeil" (p. 188). Les médecins militaires, sauf le dernier, ne sont pas épargnés non plus. Le premier est qualifié pour son intransigeance de "morticole tortionnaire" (p. 118) et de "bourreau" (p. 131). Le second bouscule un éclopé dont la jambe est enflée : "Que ses camarades l'aident un peu et s'il ne veut pas marcher, ils n'ont qu'à lui flanquer quelques coups de pied dans le derrière !" (p. 224).
On ne saurait parler cependant d'une réprobation générale et indifférenciée. Plusieurs officiers de troupe sont jugés avec faveur dans l'exercice de leur autorité. Le commandant Garceau (p. 96) et le lieutenant Lorius (p. 379) sont qualifiés de "bons". Le lieutenant Cordier ose souligner le courage au feu d'une forte tête qui, au repos, a insulté le commandant : "Je demande un motif de punition, dit ce dernier, et on me fournit le texte pour une citation" (p. 317). Le capitaine Guillot se faisait aimer de ses hommes, "était indulgent pour leurs peccadilles" et les entraînait "quand, le premier, il franchissait le parapet pour courir vers les lignes" ennemies.
Sur d'autres, l'appréciation est dosée en positif et en négatif. Le sous-lieutenant Malvesy, vieux sergent promu au dépôt, "notre tartarin", "pas méchant mais gonflé d'orgueil", est montré tantôt dévoué tantôt vexatoire (p. 147-165). Le capitaine Barbier, appelé "la Brute", ne manque pas de courage et sait organiser les lignes (p. 299). Il y a enfin la figure complexe du capitaine Hudelle, lui aussi Peyriacois et dans le civil rédacteur du Midi socialiste à Toulouse. Cet anticlérical punit des subordonnés qui se sont absentés pour la messe de Pâques, puis il améliore le repas pour le 1er mai, "fête des travailleurs qui souffrent et qui veulent s'affranchir". On lui en sait peu gré "quand le présent était si sombre pour nous" (p. 94).
Si Barthas, caporal depuis son temps de service, ne porte pas ses galons de laine (p. 220), il assume sa responsabilité avec conscience (p. 161 et 499). Il est félicité de son courage à la Cote 304 : "pour le farouche antimilitariste que j'étais... c'était presque blessant !" (p. 313). Cependant il connaît de graves ennuis quand il refuse au capitaine d'"exposer inutilement" son escouade en la faisant travailler de jour sous le feu direct d'une mitrailleuse allemande. Cassé de son grade, il s'indigne du motif porté ("donnant le mauvais exemple"). Il réclame d'abord sans succès, insiste et fait valoir au colonel : "j'ai fait mon devoir en toutes circonstances" mais le capitaine Cros, habitant de Carcassonne, "a dans mon village des amis qui sont mes adversaires politiques" (p. 264). Peu après, il est nommé à nouveau. "Cela au fond et même à la surface me laissait indifférent, mais puisque les galons m'étaient rendus envers et contre la volonté du commandant et du capitaine adjudant-major, je ne pouvais que jouir et me réjouir de leur confusion" (p. 324).
La haine du militarisme
Le long récit de Louis Barthas s'achève sur une conclusion passionnée (p. 551) : "J'étais libre après cinquante-quatre mois d'esclavage ! J'échappais enfin des griffes du militarisme à qui je vouais une haine farouche". Car, dénonce-t-il âprement, "pour maintenir le moral au cours de cette guerre, pour la justifier, on a menti cyniquement en disant qu'on luttait uniquement pour le triomphe du Droit et de la Justice... on a menti en nous disant qu'il fallait aller jusqu'au bout pour que ce soit la dernière des guerres". Il s'enchante : "revenu au sein de ma famille après des années de cauchemar, j'éprouve un bonheur attendri à des choses auxquelles, avant, je ne faisais nul cas, m'asseoir à mon foyer, à ma table, coucher dans mon lit". Il peut aussi cependant "par une nuit sans lune, sombre, évoquer les nuits pareilles passées là-haut..." : "Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés". Pour eux, il condamne le projet d'élever "des monuments d'hypocrite pitié", à moins qu'ils ne symbolisent "une véhémente protestation contre la guerre" et il en voudrait un qui commémorât la fraternisation de Neuville-Saint Vaast (p. 216).
Cette page finale, généreuse mais un peu rhétorique, ne doit pas être trop exclusivement retenue dans le témoignage du caporal-tonnelier de Peyriac-Minervois. Sans contredire l'épreuve vécue, elle en schématise le sens. Si elle cristallise l'horreur des massacres, la condamnation des chefs inhumains, le dégoût de la propagande, elle n'intègre pas le sens du devoir, la solidarité des hommes, l'obstination silencieuse, qui ont fait tenir le front pendant quatre ans. Louis Barthas n'est assurément pas un patriote cocardier, mais il n'est pas non plus un rebelle révolutionnaire. Jusqu'à sa mort en 1952 il reprendra sa vie discrète, se tenant à l'écart des ardeurs d'extrême-gauche comme du corporatisme ancien-combattant. Il saura éviter en 1939 les tentations d'un pacifisme paysan absolu que l'horreur de la guerre poussera à la faiblesse face à l'impérialisme hitlérien. Humaniste avant tout, il incarne bien la gauche républicaine et le socialisme démocratique qui caractérisent le Midi au début du siècle.
Pierre BARRAL, Université Paul Valéry, Montpellier
Louis Barthas au service militaire