Patrick Cabanel
SUR LES TRACES DE ROUX LE BANDIT
Roux le Bandit (1925) est le premier roman d'un jeune homme de vingt-cinq ans, trop jeune pour avoir fait la guerre, le Nîmois André Chamson, un chartiste de formation promis à une belle carrière dans la fonction publique (il sera directeur des Archives de France) et dans les lettres (il entrera à l'Académie française). Le titre lui a valu, selon le témoignage de son épouse, la protection jamais démentie d'Édouard Daladier : leur ami Jacques Kayser "lui parla d'André et lui donna à lire Roux le Bandit. Daladier passa la nuit avec l'objecteur de conscience. Le lendemain matin, il convoquait André. La conversation fut chaleureuse des deux côtés. Si chaleureuse que mon mari sortit éberlué du cabinet du Ministre, avec le titre de chef-adjoint du cabinet1". Chamson devait retrouver Daladier aussi bien au 6 février 1934 qu'en janvier 1939, lorsque l'homme politique l'invite à l'accompagner dans une tournée en Méditerranée destinée à réaffirmer la souveraineté française sur la Corse et la Tunisie2.
Roux le Bandit, publié dans la célèbre collection de Grasset, les Cahiers verts, dirigée par Daniel Halévy, ouvrit d'un coup les portes du Paris littéraire au jeune provincial, bientôt lié à Gide, Martin du Gard, Malraux, Giono. Son second roman, toujours aux Cahiers verts, Les Hommes de la route, s'annonçait bien placé pour le Goncourt de 1927 mais un membre du jury, Pol Neveux, mena campagne avec succès contre "l'auteur qui a fait l'éloge d'un déserteur, et cinquante ans plus tard Chamson devait rappeler : "À cette époque les réactions de l'esprit public n'étaient pas ce qu'elles sont devenues. Il y avait de la lèse-majesté nationale dans une histoire comme celle-là. On me le fit bien voir, en me privant de prix Goncourt, ce qui n'avait pas grande importance, mais en élevant, autour de moi, un concert de réprobation qui, par bonheur, m'entoura aussi d'amitiés dont certaines me sont encore fidèles3".
Ce n'est pourtant pas par son épaisseur que le roman se signale : à peine 120 pages dans l'édition de poche Marabout (1979)4, 90 dans la Suite Cévenole, chez Plon, qui rassemble en 1968 cinq "grands récits (Chamson) ayant pris pour cadre, entre 1925 et 1935, la société cévenole contemporaine. Cette brièveté n'est pas sans rappeler celle des premiers romans ruraux de Jean Giono, également publiés, à la même époque, chez Bernard Grasset (Colline et Un de Baumugnes en 1929, Regain en 1930, et Le Grand Troupeau, cet autre roman sur la Première guerre mondiale, en 1931). Le livre est d'une simplicité et d'une force étonnantes, marquées par une triple unité de lieu, de temps et d'intrigue : le narrateur, "Monsieur André, partage une "veillée avec des paysans cévenols, au terme d'une journée de chasse (et dans cette familiarité virile avec les chiens et les armes qui rend d'autant plus isolé le refus initial de Roux). Le plus âgé des paysans, Finiels, raconte alors l'histoire de son ancien voisin et ami, Roux, qui refusa de partir à la guerre en août 1914 et se réfugia dans la montagne de l'Aigoual. Traqué par les gendarmes, condamné par une société rurale dont les hommes sont à la guerre et qui le tient pour un lâche, Roux est bientôt surnommé le Bandit. Mais les Cévenols découvrent peu à peu qu'il n'a refusé de se soumettre que pour obéir au commandement de Dieu, "Tu ne tueras point, et le déserteur conquiert leur estime, jusqu'à incarner une part du destin collectif, une manière de dire la fidélité à Dieu. Lorsqu'il est finalement arrêté par les gendarmes, à la fin de la guerre, le regret est général, et les commentaires qui accompagnent le récit du vieux Finiels, proférés par les femmes ou les jeunes hommes de 1925, disent clairement que Roux était dans le vrai et qu'on l'imiterait en cas de nouveau conflit.
Ces quelques dizaines de pages et cette mince anecdote de guerre sont rapidement devenues un classique de la littérature rurale française. Roux le Bandit a bientôt délaissé le domaine littéraire pour devenir un mythe auquel beaucoup de Cévenols se sont identifiés, le mythe de l'homme et de la terre éternellement rebelles à l'État et à l'Armée. Chamson avait pourtant placé en exergue du roman cette phrase empruntée aux Mémoires de Basville, l'intendant du Languedoc au moment de la guerre des Camisards : "Les Cévenois sont naturellement bien sous les armes, propres à la guerre et à servir dans l'infanterie5; mais personne ne semble avoir pris garde à ce clin d'oeil de l'historien. Il sera aisé de montrer les contradictions, on peut même dire les contresens, entre le mythe littéraire et quasi touristique du XXe siècle et la réalité des attitudes politiques et militaires des Cévennes sur la longue durée. On n'aura là, cependant, réalisé qu'une partie du chemin sur les traces de Roux le Bandit : il restera à la fois à découvrir le véritable Roux (car il a bien existé, et fut un authentique, et pas toujours recommandable, déserteur) et à réfléchir sur la vérité profonde du roman.
La trace littéraire : les Cévennes, archétype de la terre rebelle, ou fidèle ?
Cévennes, terre rebelle : le mythe s'est durablement installé au XXe siècle. Les Cévenols eux-mêmes aiment à se définir, d'un mot occitan, comme des "rebossiers, c'est-à-dire des hommes à rebours, à rebrousse-poil, des opposants. Le même discours d'auto-identification, toutefois, prétend reconnaître dans leur vieille appellation de "raiols le mot "royaux : leurs ancêtres seraient restés fidèles à la royauté au moment de la Ligue. C'est dire l'ambivalence de ce discours, même si ceux qui le tiennent n'en sont pas conscients. À vrai dire, la guerre des Camisards, cette rébellion radicale contre le Roi-Soleil, a une fois de plus tout emporté localement, d'autant que les maquisards des années 1940 ont eu le sentiment de marcher dans les traces des hommes de 1702 : entre les deux révoltes, celle du Désert et celle du Maquis, Roux le bandit propose une liaison idéale. L'historien Jules Maurin, le premier à avoir dénoncé cette reconstruction du passé, cite une déclaration de l'écrivain de gauche Jean-Pierre Chabrol, d'autant plus symptomatique qu'elle est faite au mensuel Marie-France, et prend alors la force d'une idée universellement reçue : "C'est vrai que le Cévenol est un rebelle de nature. C'est chez nous par exemple que l'on trouve le plus d'objecteurs de conscience. À l'époque de la Grande Armée, on s'y battait contre les recruteurs, et pendant la grande tuerie de 1914-1918, les Cévenols sont les premiers encore à refuser de partir à la guerre. Presque chaque village avait alors son déserteur qu'il nourrissait et protégeait en secret".
Chabrol a lui-même fortement contribué à renforcer le mythe par sa trilogie des Rebelles qui met en scène les Cévennes au temps du Front Populaire et a rencontré un très grand succès populaire dans les années 1960-70. Le dernier volume, L'Embellie, propose le portrait de Clovis Paroul, qui déserte en août 1914, dès la gare d'Alès où se préparait le convoi des mobilisés, et qui est surnommé d'abord lou désertur, puis le Jésus, parce que la Bible est le seul livre qu'il a d'abord emporté dans sa caverne des Camisards (sic), et que son parler est de plus en plus biblique, comme il se doit en terre protestante. Les trois pages de son portrait, en fait, semblent être l'exact résumé de Roux le Bandit, une certaine faconde méridionale en plus : bel exemple de citation-hommage7. Un troisième roman cévenol devait enfoncer le clou, même s'il n'a pas été remarqué pour cet épisode qui semble une nouvelle citation de Roux : dans L'Épervier de Maheux, paru en 1972, Jean Carrière met en scène Abel Reilhan au moment du Service du Travail Obligatoire, en 1942, et des maquis. Reilhan refuse évidemment le S.T.O., comme tous les jeunes gens de son âge, mais il refuse aussi de rejoindre le maquis. "C'est donc seul et pour son propre compte qu'il prit le maquis, seul, ou presque, qu'il vécut là-haut pendant plus d'une année, dans cette borie perdue au large du plateau. Comme Roux, Reilhan aménage un four, comme lui il rejoint discrètement les siens pour les gros travaux saisonniers ce "vrai Robinson des grands espaces regrettera seulement le départ des Allemands, parce que leur présence lui donnait un motif convenable pour se retirer de la compagnie des hommes. Le thème est cher à Jean Carrière, dont toute l'oeuvre romanesque met en scène le même geste initial de désertion et de "trahison, géographique et/ou métaphysique. Un de ses romans est précisément intitulé Lazare (1977) et Les Années sauvages (1987, dont l'action se déroule également au coeur des années 1940) ou encore Achigan (1995) montrent des hommes qui se retirent des villes vers la montagne, de la société vers le désert, jusqu'à se retirer d'eux-mêmes comme l'amnésique Achigan échoué depuis le nord de l'Amérique sur le Mont Lozère. À l'arrivée, les Cévennes sont devenues un espace vide d'hommes, mais tout empli de la présence, ou de l'insupportable absence, de Dieu : une autre version du Deep South faulknérien, également marqué par le protestantisme8. Le maquis est devenu Désert, la montagne s'est judaïsée, presque irrésistiblement pour qui est nourri de la Parole de Dieu. La désertion a revêtu sa vraie dimension : pleinement spirituelle et métaphysique.
Or cette trace littéraire, volontiers mise en avant aujourd'hui dans un discours de type ethno-touristique, est tout simplement un contresens historique, du point de vue des attitudes adoptées dans les Cévennes face à la conscription, à l'armée et à la guerre. Les villages cévenols n'ont pas été des repaires de déserteurs, tout au contraire, et le chartiste Chamson ne pouvait être dupe. Si le pays a connu au début des années 1820 un authentique banditisme, libéral et protestant, mais très localisé, et qu'explique un réflexe de défense face à l'affirmation intérieure et internationale (en Espagne, avec la restauration par les armes de Ferdinand VII en 1823) de la monarchie catholique9, c'est affaire de conjoncture politique nationale : que cette dernière change, et la terre des Camisards redevient immédiatement fidèle. Les prétendus rebelles n'ont eu d'autre souci depuis le dernier tiers du XIXe siècle que d'entrer au service de l'État et du maintien de l'ordre. Chamson lui-même devait mettre en scène, dans un roman sur la tragique manifestation du 6 février 1934, La Galère, paru en 1939, et dont l'action se déroule à Paris, ces paysans de la montagne cévenole qui descendent trouver le sous-préfet du Vigan et faire des offres de service, chevrotines comprises, pour la défense de la République10.
Un patriote par excellence, Cévenol d'origine, Louis-Nathaniel Rossel, avait rêvé ainsi en 1870 de poursuivre une guerre à outrance contre l'ennemi prussien depuis le "réduit cévenol : "Les Cévennes nous restent. Les camisards y ont tenu, nous y tiendrons bien aussi, écrit-il à sa mère le 1er janvier 1871, avant de préciser quelques jours plus tard à son compatriote Bourras, du Corps-Franc des Vosges : "J'ai pensé depuis longtemps que nos Cévennes seraient un merveilleux réduit pour se reformer et reconquérir le pays"11. Quelques mois plus tôt, à Anduze, trois hommes ont imaginé de remplacer l'armée régulière par une armée nationale qui comprendrait des corps de combat et des corps de réserve, et mobiliserait la totalité des hommes : ils adressent dans ce sens un tract enflammé À Léon Gambetta. Organisation de la Défense Nationale (vallée du Rhône et Midi de la France)12. Chamson a du reste mis en scène dans un texte autobiographique un ancien des Mobiles du Gard qui fut un compagnon de son enfance cévenole : "Trois grands thèmes se retrouvaient dans ses discours : la guerre de 70, la République et la Montagne. [] J'étais entraîné par l'histoire, je marchais au canon et c'est en avançant de talus en talus, au péril de nos deux vies, liées par la camaraderie du combat, que je comprenais le sens de toutes les phrases"13.
Ce patriotisme, en 1870 comme en 1934, et comme au lendemain de 1940, est de gauche, et l'on sait que Rossel s'engagera dans les rangs de la Commune pour continuer le combat, avant de mourir fusillé par les Versaillais : mais il n'est plus à démontrer, depuis les soldats de l'an II, qu'il y a un authentique patriotisme cocardier à l'extrême-gauche, et qui ne craint pas d'en découdre avec l'ennemi, fût-ce un fascisme domestique. Chamson lui-même s'engagea au cours des années 1940 dans la résistance active et fut membre, en compagnie de Malraux, de la Brigade Alsace-Lorraine commandée par le général de Lattre. Réfléchissant au sens de son engagement, il compare explicitement les soldats-citoyens, "encore plus citoyens que soldats, de 1944, les "Volontaires de l'An 44, aux Volontaires de l'An II. Il s'agissait, pour lui et pour ses compagnons, de reconquérir, au-delà de la patrie, un héritage immatériel : "Nous n'avons jamais fait de guerre plus juste, et plus nécessaire, que cette guerre de Reconquête, et je suis sûr que Roux le Bandit, s'il avait encore eu l'âge où l'on peut se battre, aurait pris place au milieu des Volontaires de l'An 44"14.
La République n'épuise pas cet appel des armes à maintes reprises entendu en Cévennes. Basville s'en montrait averti dès 1698, on l'a vu. Le Manifeste des Habitans des Sevennes sur leur prise d'armes, publié à Amsterdam en mars 1703, confirme : "Les gens des Cévennes font les meilleurs soldats de France. À leur tour, deux historiens de l'armée opinent dans le même sens, André Corvisier marquant "une familiarité avec le service qui remonte peut-être à la guerre des Camisards15, et, surtout, Jules Maurin étayant son argumentation sur des statistiques extrêmement précises. Selon ses chiffres, les quatre cantons cévenols de la Lozère n'abritent que 3 % du total des insoumis et déserteurs enregistrés dans le département entre 1889 et 1919, pour 17 % de la population globale, le canton de Saint-Amans, en Lozère catholique, en donnant à lui seul 6 %16 ! Et le phénomène est ancien : le préfet Gamot note en 1813 que l'arrondissement cévenol de Florac est celui qui fournit le moins de retardataires pour la conscription, mais encore que les remplaçants qui s'engagent à la place des fils de paysans aisés "sont en grande partie des hommes des Cévennes, cette Suisse lozérienne17. Son prédécesseur avançait en 1806 la statistique suivante : "Sur sept hommes qui restent au corps qui recrute dans le département, l'arrondissement de Marvejols en fournit 1, celui de Mende 2, et celui de Florac 4... On a la même proportion, mais en sens inverse, pour les déserteurs et les réfractaires, Florac en a 1, Mende 2, et Marvejols 418". Ainsi, Roux était l'exception, et il est devenu l'archétype ! Ainsi les petit-fils des Camisards n'ont pas été les déserteurs dénichés par Jean-Pierre Chabrol dans chaque hameau de la montagne, mais les soldats de l'an II et de l'an 44, les mobiles de 70, les poilus de 14, les "flics ou CRS du XXe siècle, chantés par Jean Ferrat dans La Montagne ! Périls de l'instrumentalisation de l'histoire et, ici, d'une guerre des Camisards mal comprise, dont les soldats déguenillés restaient passionnément fidèles à un Roi qu'ils croyaient mal conseillé sur leur obéissance et leur respect !
Les autres traces de Roux le Bandit : l'oral et l'écrit
Si la trace littéraire est une fausse piste, et Chamson l'auteur d'une supercherie restée longtemps insoupçonnée, il faut chercher dans d'autres directions. Elles ne manquent pas : Roux, c'est encore un homme, en chair et en os un dossier judiciaire et une mémoire orale. De l'homme, Alfred Roux (1894-1985) j'ai écrit la courte biographie dans un recueil collectif19: gageure, car sa vie est sans histoire, si ce n'est la longue désertion de 1914 à 1917, suivie d'un emprisonnement et d'une interdiction de séjour de quelques années. Fils de fermiers de la Vallée Française, en Lozère (et non des pentes méridionales de l'Aigoual, sur lesquelles Chamson, l'enfant du pays, a choisi de situer son roman), fermier lui-même puis maçon, marié et père de famille, Roux n'a jamais rencontré l'homme qui s'était emparé de son histoire (et qui serait intervenu pour lui faire obtenir une remise de peine, que sa bonne conduite lui aurait par ailleurs méritée). Il a vécu, pendant plusieurs décennies, à quelques kilomètres de l'abri de rocher dans lequel il avait aménagé une cabane en pierres et un four à pain, toujours visibles aujourd'hui (mais encore inconnus d'un tourisme littéraire qui a cependant conquis ses lettres de noblesse dans la région), en ne manifestant qu'une fois, un an avant sa mort, le désir de les revoir. Étonnant destin que celui de cet homme devenu un mythe littéraire, et n'y ayant apparemment jamais prêté la moindre attention, de même que Chamson l'ignora toujours. Hébergé dans une maison de retraite d'Anduze, Roux avait accepté de m'y rencontrer, au printemps 1982 : mais au jour et à l'heure convenus, il s'avéra qu'il avait oublié le rendez-vous et était parti avec son fils. Oubli, ou ultime stratégie d'évitement et de désertion ? Je penche aujourd'hui en faveur de cette seconde solution. Imaginons-le, après tout, comme un Rimbaud de la Première guerre mondiale, un Rimbaud qui aurait eu par la suite tout loisir, dans un paisible commerce avec les pierres et le ciment, de déserter de lui-même et d'expier (ou de continuer à savourer) les printemps orageux d'une adolescence miraculeusement prolongée pour fait de crise nationale. L'homme, quoi qu'il en soit, est mort en emportant ses secrets, si secrets il avait.
Peut-on en demander plus à la mémoire orale ? Elle existe, mais passablement ambivalente, et pour tout dire, dans une double version. Il y a d'abord celle de Chamson lui-même et de son épouse : selon cette dernière, l'histoire de Roux aurait été contée au jeune couple en vacances, dans l'été 1923, à l'occasion d'un mariage dans la région de Mialet (Gard) par le père nourricier de Lucie Mazauric. "Il nous raconta l'histoire d'un réfractaire de la guerre de 1914, déserteur pour cause de religion, pour respecter le "Tu ne tueras point" des commandements. Il en parla avec chaleur et affection. Son récit débutait ainsi : "Roux, c'est un homme qui a fait de la prison. Mais pourtant s'il était là, je lui serrerais quand même la main avec plaisir et honneur". André a reproduit textuellement cette phrase au début de son livre Roux le Bandit. La grandeur du thème du déserteur par conviction religieuse l'avait frappé comme la foudre. Sur-le-champ, il décida d'écrire cette histoire en la romançant et d'en faire une grande nouvelle20". Peut-être plus prudent, Chamson commente la même année : "Cette histoire était déjà le reflet d'une histoire vraie dans la conscience du narrateur et cette histoire s'est encore transformée sous ma plume. [] C'est donc le récit du récit d'une histoire vraie21".
L'autre version de la mémoire orale, encore vivante dans les années 1980, est localisée dans quelques communes de la montagne cévenole, entre Sainte-Croix-Vallée-Française et Saint-Germain-de-Calberte. Elle fait de Roux une sorte de marginal, repéré de tous, se signalant de loin par la fumée de ses feux, et dont la présence de rôdeur hantait les cauchemars de beaucoup d'enfants de ces communes dont j'ai pu recueillir les récits, alors qu'ils étaient devenus de vieilles personnes, n'ayant du reste jamais lu le roman de Chamson. Rien d'épique, ni de métaphysique, dans cet "original vaguement redouté de tous. Cette seconde version, tout à fait indépendante de la littérature, pouvait mettre l'historien sur la bonne voie : le dossier judiciaire de Roux, récemment retrouvé et exploité par l'ethnologue Yves Pourcher22, révèle le portrait d'un authentique marginal, récidiviste de la désertion, rétif au travail autant qu'à l'uniforme, menteur, violent, provocateur et rancunier, parfois secoué de bouffées suicidaires, volant à grande échelle pour survivre, redouté ou franchement haï par les populations cévenoles (c'est une petite bergère qui surprend son abri et y conduit tout droit les gendarmes), et, horresco referens, grand amateur de fusils et de poudre, vrai petit voyou rural ! On y apprend, à travers les interrogatoires de l'accusé et les dépositions des témoins, mais aussi grâce à un carnet couvert de notes (Rimbaud n'est pas loin) et versé au dossier, que Roux se surnommait lui-même le Rossignol, et que sa vie était faite de fuites et de défis. On est aux antipodes du Roux de la littérature, sans pouvoir certifier, évidemment, que le dossier judiciaire rende mieux compte que le roman d'une vérité intérieure qui nous échappera toujours. Gageons que l'armée, au moins en temps normal, eût fini par réformer ce conscrit aux limites de l'asocial !
Les points communs, somme toute, apparaissent bien minces entre les deux portraits de Roux dont nous disposons : l'intelligence, peut-être (mais chez le vrai Roux il s'agit plutôt d'une habileté manuelle, qui lui permet de multiplier les fausses clefs : il ne s'agissait donc que d'un Arsène Lupin de campagne !) ; la Bible trouvée dans ses effets personnels (mais elle avait été volée, comme le reste). J'avais été frappé, enfin, par une phrase écrite sur son carnet personnel : "Connais-tu le pays où vont les hirondelles, où les rosiers fleuris font des fleurs éternelles. On songe, au sein d'une culture protestante, à ces réponses célèbres du premier prophète et chef camisard, Esprit Séguier, réfugié au Désert non loin du domaine de Roux, et déclarant à ses bourreaux, en 1702 : "Mon âme est un jardin plein d'ombrages et de fontaines, ou encore : "Le Carmel désolé verdira et le Liban solitaire refleurira comme une rose. Contresens complet : Roux ne fait que s'inspirer, m'a-t-on appris, de quelques vers d'une opérette de Massenet, Mignon, alors très célèbre dans les villes du bas Languedoc où comme tous ses contemporains Roux s'est rendu au moins pour le service et les vendanges : "Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?/Le pays des fruits d'or et des roses vermeilles/Où la vie est si douce et l'oiseau si léger/Où en toutes saisons butinent les abeilles23". L'opérette là où l'on cherchait l'Évangile : le résultat est accablant. Faudra-t-il considérer Roux le Bandit comme ce poème épique qu'un philologue tchèque prétendit avoir découvert en 1817 dans une petite ville de Bohême, et qui fut reconnu pour une supercherie littéraire plusieurs décennies plus tard, après avoir donné son fondement à l'identité nationale ?
Nous voici donc face à deux Roux de papier, celui du dossier judiciaire et celui du dossier littéraire, le vrai Roux nous ayant définitivement échappé, par son silence puis dans la mort. Or c'est le plus éloigné de la vérité historique, dans la mesure où cette dernière est connaissable, le Roux du roman, qui a créé une tradition rapidement généralisée et devenue discours historique. L'explication tient peut-être en bonne part dans un artifice de composition remarquablement efficace : le roman tout entier se prétend simple collecte d'un récit oral, et j'y vois à la fois le secret de son charme et la source du malentendu qui en a découlé24. On a vu que le livre est le récit d'une veillée, avec un conteur principal, Finiels, et des membres du choeur rural qui interviennent en contrepoint, fils, voisin, épouse, et jusqu'au maire, moins favorable. Le narrateur participe à la veillée : on l'appelle Monsieur André (le prénom de l'écrivain), il a souvent marché et chassé en compagnie de Finiels, il a même plaisanté avec celle qui devait devenir la belle-fille du vieux paysan, il pense avoir croisé Roux avant la guerre. Complaisant, Monsieur André parle le patois, mais moins naturellement que ses hôtes, et n'hésite pas à traduire des expressions et à expliquer dans des notes de bas de page ce qu'est un traversier dans le paysage des Cévennes ou une trêve (un revenant) dans leur légendaire. Finiels se moque même de lui, discrètement : "C'était, comme vous dîtes, pittoresque. Monsieur André est à la fois proche et subtilement distant des paysans. Il n'est pourtant pas difficile de reconnaître dans ce narrateur qui prétend se faire le seul mémorialiste d'une histoire authentique qui lui aurait été contée, une posture narrative classique dans le roman du XIXe siècle. Que l'on songe à Carmen et à Colomba, de Mérimée, aux Puritains d'Écosse de Walter Scott, et à tant d'autres, on y trouve ce même narrateur donnant à comprendre une communauté mystérieuse, offrant les clefs de la maison, tenant ou ayant tenu sa place dans la partition locale. Je songe d'autant plus à Mérimée que ce dernier s'était également complu à forger des chants populaires illyriens qui trompèrent jusqu'à Pouchkine ! Des générations de lecteurs ont pris au sérieux, dans Roux le Bandit, ce qui n'est qu'un artifice littéraire des plus classiques (et efficaces) : n'y cherchons donc pas, et ce sera une première conclusion, une trace authentique de la Première Guerre mondiale, mais une trace littéraire qui le rattache à toute l'histoire du roman occidental.
Roux le prophète et la "vraie guerre (1685-1715)
Si l'on s'attache maintenant aux significations sociales, il est clair que le qualificatif de bandit convient assez bien au véritable Roux, voleur, violent et provocateur, mais nullement au Roux du roman : ce dernier aurait trouvé son titre exact dans un Roux le prophète, et il s'agit là d'une toute autre figure, qui devrait nous mettre sur la voie du véritable rapport du roman à la Première guerre mondiale. Dès les premières lignes, Chamson donnait la clef du personnage, en présentant les "Cévenols de la vallée ou de la montagne, ardemment soumis à la discipline des paraboles sacrées, [] occupés seulement par les quelques histoires de confesseurs et de martyrs qui les rajeunissent et les éternisent. Plus loin, le romancier présente, comme en abîme, un autre pan de la mémoire orale, une autre figure de "déserteur cévenol, reposant très probablement sur une base historique, ici encore. Il s'agit du pasteur d'Anduze, Bertin Aguillon, qui aurait rejoint son régiment mais refusé de porter les armes, et se serait dévoué auprès des blessés avant d'être lui-même mortellement atteint. Roux lui rend immédiatement hommage ("C'était un homme juste... Il a donné le meilleur exemple de cette guerre) : en fait, les deux hommes incarnent, plutôt que le pacifisme, une même résistance non violente, à fondement éminemment chrétien, tous deux continuant de servir au milieu de leur peuple, l'un au front, l'autre à l'arrière.
Tous deux sont des témoins, des prophètes, et Roux plus sûrement encore, qui reste à deux pas des siens, retiré sur la montagne, pour être leur mauvaise conscience, l'empêcheur de tourner en rond, perpétuellement en éveil, seul à même de les "mettre sur la bonne route (82). Ses activités dans l'hiver sont caractéristiques : "Je marche et je prie, j'ai une bible et j'en fais la lecture sous les fayards, puis je vais m'allonger sur les rochers de la crête, et je regarde la vallée et les villages. Quand il fait froid, je dors pendant le jour au soleil, entre deux rochers qui me gardent du vent, et je passe ma nuit à marcher dans la montagne, le long des drailhes désertes. Cet homme qui marche et qui prie quand ses congénères dorment, cet homme qui les regarde du haut de la montagne, c'est bien le prophète au sens hébraïque du terme, et pas seulement parce qu'il en a quelques traits extérieurs, au moins à la façon des péplum de Cecil B. de Mille, "avec des habits en pièces, une longue barbe et de grands cheveux25. Entre Dieu et les hommes qui l'oublient et trahissent dans la guerre son commandement, "ce garçon toujours en prière au milieu de la neigele lien, le veilleur nocturne, accomplissant son office de vigilance et de sacrifice volontaire comme peuvent le faire les moines des ordres catholiques contemplatifs. Lorsque les Cévenols ont totalement pardonné à Roux et lui demandent de rester à l'abri dans leurs fermes au coeur de l'hiver, Roux refuse avec une obstination tranquille : "C'était comme un parti-pris ou comme une idée fixe, une sorte de besoin de s'éloigner du bien-être et de se faire souffrir. "À chacun sa destinée : je dois passer l'hiver sur la Luzette, répond-il au paysan compatissant qui cherche à le retenir, et dont le fils, soldat permissionnaire, vient de discuter très fraternellement avec le "bandit. Roux n'est pas un lâche : le roman remarque qu'il fait lui aussi la guerre, à sa façon. Il ne quitte la montagne que lorsque l'hiver disparaît : comme si le sacrifice perdant de son intensité, sa présence s'y avérait moins nécessaire, ou comme s'il cherchait là encore à se conduire à rebours de la ligne commune.
A-t-on remarqué que les pasteurs semblent avoir disparu des Cévennes pendant la Première guerre mondiale, à suivre le roman ? Aguillon meurt très vite au front, et dans la montagne il ne reste plus que Roux, qui se nourrit de la Bible, en grave des extraits sur les pierres de son abri de fortune, partage la prière avec ceux qui le trouvent sur les hauteurs, argumente à coup de citations de l'Écriture. Tous ceux qui le croisent, le fils Pagès, en permission après une blessure, Deleuze, un "Juste de la vallée26, puis Finiels lui-même, sont édifiés par ses propos et en quelque sorte ramenés à Dieu. "Il m'a parlé pendant une heure mieux qu'un pasteur le Bon Dieu semblait crier sur sa bouche et tout ce qu'il disait de lui-même ressemblait à des passages de l'Écriture. Il m'a répété plusieurs fois : l'Éternel vient d'abandonner le monde, et le monde est fou. Vous faites bien d'agir comme vous le faites et dans la folie du monde, votre soumission est de la sagesse. Mais il ne faut pas que nous quittions l'oreille de l'Éternel et que nous méprisions sa parole, et c'est pour suivre son enseignement et pour garder sa loi que j'ai refusé de faire la guerre (52). À la fin, Roux semble endosser tacitement une nouvelle fonction collective : il passe de ferme en ferme, la nuit, se nourrissant des provisions que les femmes laissent pour lui sur le rebord des fenêtres : "Petit à petit, c'était devenu l'habitude des gens de la montagne et presque une superstition beaucoup de femmes n'auraient plus voulu monter dormir, ni jeter la cendre sur les bûches, [] sans avoir préparé les provisions de Roux, parce qu'elle croyaient un peu que ça devait leur porter bonheur (111). Superstition, ou renouement d'une authentique coutume, vivace jusqu'à l'entre-deux-guerres, qui consistait à nourrir à tour de rôle le berger du village ? Roux est devenu ce berger collectif des âmes, et comme les transhumants (il passe un été en compagnie d'un d'entre eux), son domicile est sur la montagne, le domaine commun des hameaux de la vallée. Qu'il soit finalement arrêté et emprisonné, que le maire, représentant de l'État, porte sur lui un jugement plus sévère, encore qu'embarrassé, ne fait que conforter sa dimension prophétique : le Roi n'apprécie pas toujours le prophète.
De tels hommes, les Cévennes en connaissaient déjà deux exemples : les prophètes de la Bible, très présents dans une culture d'imprégnation vétéro-testamentaire, et ceux de l'après 1685 et de la guerre des Camisards (1702-1704), qui avaient surgi (disent-ils explicitement) à seule fin de remplacer les pasteurs partis au Refuge, avant de se retirer sur les mêmes hauteurs que Roux, à partir du printemps 1701. Roux est un des leurs. "C'est à ce moment-là qu'on se mit à l'appeler "Roux le Bandit", écrit Chamson "Ce fut à Ganges que l'on commença à nous donner le nom de camisards, notait Jean Cavalier dans une page classique de ses Mémoires sur la guerre des Camisards. Chamson, du reste, a donné une clef de lecture tout à fait explicite lorsqu'il note à propos du pasteur Aguillon : "Répétée par toutes les vieilles gens des hautes vallées, [cette histoire] entra tout de suite dans le cycle des histoires morales de la montagne. Elle prit aussitôt un aspect de légende parce que, à la réalité de la mort et des relations officielles, se mêlèrent de mystérieuses interprétations des âmes simples... Maintenant les petites communautés protestantes des Cévennes l'ont définitivement reçue dans leur légende dorée des martyrs et des confesseurs de l'Évangile : humbles récits qui ne sortiront jamais du cercle étroit dans lequel ils ont pris naissance et qui ne sont bien souvent que des traditions de famille acceptées par quelques familles voisines (86). Et quelques lignes plus bas, comme si la mise en abîme n'était pas suffisamment claire : "L'histoire de Roux et celle du pasteur d'Anduze semblent en effet composer deux vies parallèles, ordonnées autour d'un même problème et proposant chacune une règle différente (87).
Plutarque moderne, Chamson ne se pose en fait ni en romancier ni en mémorialiste, mais en moraliste : Roux le Bandit est une fable morale à laquelle la Première Guerre mondiale propose un cadre tout à fait convenable, mais qui n'en est jamais que le prétexte. Le véritable événement fondateur est beaucoup plus ancien que 1914, qu'il s'agisse, historiquement, de la révocation de l'Édit de Nantes qui allait faire surgir les prophètes cévenols27, ou, plus mystiquement, de l'apparition des prophètes au sein du peuple hébreu. Roux n'a pas d'âge, et la Première guerre mondiale aurait pu n'avoir jamais eu lieu. Les lecteurs qui ont cru trouver en Roux une figure de pacifiste ont commis un contresens, je l'ai dit, et surtout un anachronisme : ils avaient affaire à un avatar moderne de la figure prophétique, par excellence intemporelle. Le pacifisme moderne, surgi de la Première guerre mondiale, gionien, si l'on veut, existe bien dans Roux le Bandit : mais il est le fait de la jeune génération, le fils de Finiels et ceux de Liron, tous ces jeunes anciens combattants détachés de la culture protestante traditionnelle, et qui "ont vu d'autres hommes, des chefs et des juges, [] se sentent pris dans des organismes, immatriculés dans la nation28. Roux, pourtant leur "classard, n'est pas leur contemporain : mais celui d'un Claude Brousson, qui prit le désert en 1689, celui d'un Esprit Séguier, qui "déserta à son tour en 1702, ou d'un Esaïe. Et Roux le Bandit n'est pas un roman sur la guerre de 1914-1918, mais un nouveau texte, après bien d'autres, avant bien d'autres (dont toute l'oeuvre ultérieure de Chamson), sur le poids des années 1685-1715 et de la culture biblique dans la civilisation des Cévennes protestantes. Philippe Joutard l'a montré dans sa Légende des Camisards : on y observe une étonnante "camisardisation d'une histoire rapportée, à temps et à contre-temps, à sa page camisarde. Roux le Bandit dévoile une imprégnation plus profonde, plus intemporelle encore : peut-on avancer une "judaïsation ou une "hébraïsation de cette culture, qui fait du roman plus une méditation sur la figure du prophète qu'un témoignage sur l'événement de la Première Guerre mondiale ? "Monsieur André explique à un moment à son lecteur qu'il est étonnant que Finiels ne lui raconte pas en patois l'histoire de Roux : "hasard subtil dont la cause se trouverait "dans le caractère un peu emphatique des premières phrases de [s]on vieil ami, assimilées à une déclaration au tribunal. Cet usage du français, évidemment nécessaire à l'écrivain (Chamson n'est pas Jean Boudou), ne tient-elle pas aussi au fait que le français a toujours été, en ce milieu protestant occitan, la langue de l'Écriture, et celle de Dieu lorsqu'il parlait par la bouche des prophètes, au début du XVIIIe siècle ? L'histoire du prophète pouvait-elle se dire en patois, quand Roux parle comme au pays de Canaan : "Une poignée de froment étant semée dans la terre, au sommet des montagnes, le fruit qu'elle produira fera du bruit comme le Liban. (70) ?
Roux le bandit a bien existé, et nous l'avons rencontré, car la lecture est une dimension de la vie et de la connaissance aussi profonde que toute autre. Quant à Chamson, nous ne saurions l'accuser d'avoir réussi un énorme canular avec l'histoire de ce déserteur hors du temps, plus Hébreu de l'Ancien Testament que Français de 1914 : car il a saisi à la perfection la vérité historique et religieuse des Cévennes, et l'a légitimement renforcée. Si la nation, selon Benedict Anderson, est d'abord une "communauté imaginée29, André Chamson, qui allait s'intéresser en 1930 avec une évidente sympathie à Andréas Hofer, l'aubergiste du Tyrol révolté contre les Français en 1809, est bien un Père de la "nation huguenote des Cévennes, et Roux un de ces personnages mythiques qui ont une fonction capitale de cristallisation et d'identification. Mais la trace de la Première guerre mondiale, pour revenir au propos qui nous a réunis, me paraît inexistante, ou à tout le moins instrumentalisée : c'est dans l'Ancien Testament, non dans le Lavisse ou les discours de Jaurès, qu'il faut partir sur les traces de Roux le prophète avec quelque chance de le rencontrer.
Patrick Cabanel, Université de Toulouse - Le Mirail