Pierre Guibbert
VERDUN, UNE VITRINE RÉPUBLICAINE
Dans la mémoire nationale, Verdun est une référence majeure...
La plupart des petits Français de ma génération, dont les grands-pères avaient participé à la Grande Guerre, ont entendu de terribles récits dont Verdun était le théâtre de prédilection. Et aujourd'hui encore, des échos de la grande bataille traversent la langue populaire. "C'est Verdun" qualifie une situation extrême d'affrontement; et - pour prendre un exemple régional - les joueurs de rugby de la grande école biterroise baptisèrent "Opération Verdun" une combinaison tactique meurtrière associant le demi de mêlée à l'arrière pour assurer à l'équipe le bénéfice d'un drop...
Notons encore que, lorsque le cinéma français évoque la première guerre mondiale, Verdun est le lieu qui cristallise l'essentiel du conflit à travers des films comme Pour la défense de Verdun (1916), Verdun (Emile Buhot, 1927), Verdun, visions d'histoire (Léon Poirier, 1928) rebaptisé pour son exploitation en Allemagne : Verdun, héroïsme de deux peuples, et Verdun, souvenirs d'histoire (Léon Poirier, 1931)1.
Le projet et la méthode
C'est ce statut privilégié qui m'a conduit à interroger,
d'un point de vue mythologique, la manière dont les manuels de la
première Histoire ont écrit la bataille de Verdun.
Chemin faisant, sous un angle plus historiographique, je m'efforcerai d'analyser l'évolution du discours scolaire :
- dans le temps de l'Histoire nationale d'abord : peut-on repérer des différences notables entre les récits "à chaud", composés aux lendemains de la Grande Guerre, et le texte des ouvrages publiés sous la Ve république ?
- mais aussi dans le temps proprement scolaire : Verdun est-il traité de la même façon dans les livres de l'école primaire et dans les manuels des lycées alors qu'en France l'initiation historique est culturellement plus hexagonale, plus nationaliste dans le premier degré que dans le second degré où, dans le droit fil de la tradition humaniste, on considère l'Histoire de France par référence aux autres histoires européennes ?
Dans ce double dessein, j'ai puisé dans les collections du Centre de Documentation en Histoire de l'Éducation de l'I.U.F.M. de l'Académie de Montpellier2 pour réunir un corpus principal de 147 manuels couvrant tous les niveaux de l'enseignement du premier degré et échelonné de 1918 à 1972, date à laquelle l'école élémentaire répudie l'Histoire événementielle. En complément, pour disposer d'une base de comparaison, j'ai constitué un échantillon formé de 58 ouvrages en usage dans les collèges et les lycées au cours de la même période : des manuels des classes de 3e, de 1e et de terminale, puisque les programmes, suivant les époques, ont installé l'enseignement de l'Histoire contemporaine à ces différents niveaux
Les deux phares
Un survol rapide du corpus principal fait apparaître une première règle, qui ne souffre aucune exception : tous les manuels scolaires de l'école primaire évoquent Verdun. Il s'agit parfois, d'une référence sommaire, noyée dans le corps du récit, mais, le plus souvent, la matière de Verdun fournit le sujet d'un développement distinct, conformément aux prescriptions des instructions officielles.
Le modèle dominant d'exposition qui organise le récit de la première guerre mondiale est en effet le suivant :
1. Le déclenchement de la guerre
2. La Marne
3. La guerre des tranchées
4. Verdun
5. Les théâtres d'opération extérieurs (la Russie, les Balkans, la guerre navale)
6. L'armistice et la victoire
On observera que, dans cette présentation canonique, Verdun apparaît, à égalité avec la Marne, comme l'événement-phare de la Grande Guerre. Dans les leçons épurées des manuels du Cours élémentaire3 ou dans les mémentos à l'usage des candidats au Certificat d'Etudes4, qui disent l'essentiel, ces deux noms sont souvent les seuls à bénéficier des caractères gras. Rares sont les manuels élémentaires qui minimisent la portée de Verdun par le détour d'énumérations sans relief où Verdun est mis sur le même plan que l'Yser, la Somme, l'Aisne et le Chemin des Dames5.
C'est donc sous la forme d'une analyse contrastive que j'ai élaboré une base de données structurée par quelques préoccupations simples : il s'agissait d'organiser des informations sur les caractères distinctifs des deux événements majeurs de la grande guerre, les traits lexicaux et stylistiques de leur écriture, la nature et la facture de leur illustration et le type des documents annexes produits en accompagnement de la leçon sur la Grande Guerre.
Un parcours cavalier de notre corpus suffit à établir que la Marne et Verdun ne sont pas des événements de la même espèce.
Certes, au premier abord, à travers des formules ronflantes du genre "La Marne et Verdun sauvèrent la France"6, ces deux hauts faits apparaissent également chargés de gloire militaire et d'importance historique, et aucun manuel n'ose décider de la prépondérance de l'un ou de l'autre. Il reste que, souvent, au-delà des généralités de circonstance, une différenciation jamais explicitée est établie entre la victoire de la Marne et la bataille de Verdun...
Que recouvre cette divergence lexicale ?
Un évenement opaque
On trouvera un premier élément de réponse à cette énigme dans le fait que le discours scolaire sur Verdun est intellectuellement plus opaque que le discours scolaire sur la Marne...
Les contours de la bataille de Verdun sont en effet brouillés et confus :
- Ainsi, l'état des forces françaises engagées à Verdun n'est jamais dressé précisément ; et, côté allemand, cette évaluation est toujours sommaire et globale : on se contente généralement de quelques allusions à la formidable concentration d'artillerie opérée par un ennemi déshumanisé7 qui use et abuse de ses "gros canons "8; ou, en vertu de cette règle élémentaire que le mérite du combattant augmente lorsque l'adversaire est de qualité, on souligne l'excellence des troupes d'élite allemandes9.
- Lorsqu'il s'agit d'apprécier les pertes, les chiffres diffèrent considérablement d'un manuel à l'autre. Quelques ouvrages - c'est, si j'ose dire, de bonne guerre - se contentent d'afficher les pertes allemandes : 500 000 tués ou blessés allemands 10; " Les Allemands perdirent un demi million de combattants "11. Cependant certains reconnaissent "400 000 tués ou blessés"12 ou - ce qui n'est pas la même chose - "400 000 tués"13 du côté français. D'autres, enfin, suggèrent un bilan terrible mais équilibré - "plus de 500 000 Français et ennemis"14 - à travers des formulations dont la symétrie rhétorique prend parfois des accents épiques : "De part et d'autre 500 000 hommes tombent"15; " 500 000 hommes tombèrent des deux côtés "16. En effet, la plupart des ouvrages du premier degré ne parvient pas à distinguer entre les pertes des deux camps et se borne à fournir des estimations grossières - "plus de 500 000 hommes"17 "600 000 morts"18 ; "un demi-million d'hommes"19; "Un million de morts"20- parfois même non chiffrée : "Les pertes françaises sont lourdes, celles de l'ennemi sont effrayantes"21.
- Quant à la définition de la durée de l'engagement - 4 mois ?22 5 mois ?23 6 mois ?24 8 mois ?25 10 mois ?26 plusieurs mois ?27- elle donne lieu à de sérieuses hésitations.
Dans ces conditions, les historiens scolaires semblent avoir du mal à apprécier la portée générale de la bataille de Verdun et son rôle dans le déroulement du conflit28.
A ce niveau, les desseins de l'ennemi sont un peu plus "lisibles". Pour la majorité des manuels la raison du déclenchement de Verdun est d'ordre psychologique, elle procède de la présomption de Guillaume et de l'irréflexion du Kronprinz29, quelques auteurs ajoutant toutefois que ces mauvais génies avaient un objectif stratégique : celui de s'ouvrir les portes de Paris30. Et j'observe ici que le manque de clairvoyance militaire, dans le camp français, n'est pas forcément un trait négatif, une manifestation coutumière de notre légèreté nationale. Bien au contraire, cette absence de calcul, d'un point de vue mythologique, "dit" la morale puisque, dans les manuels à l'usage des jeunes enfants, le droit est toujours du côté de l'agressé et l'impréparation devient le gage plus certain de la bonne foi et de l'innocence.
Une écriture paroxystique
Au fond, tout se passe comme si les combattants des deux camps, ivres de rage, avaient perdu de vue les enjeux initiaux d'une bataille dont le résultat est évalué comme un échec des Allemands davantage que comme une victoire française31.
Cette appréciation somme toute négative - Verdun ne fut pas prise32 - cet acharnement et cette absence de lucidité donnent à la bataille de Verdun le caractère primitif d'une lutte, ce qu'un Lavisse a parfaitement rendu en retrouvant la saveur et la simplicité narrative de la littérature épique médiévale : "On se battit avec tant de fureur autour de Verdun qu'il n'y avait plus sur la campagne ni bois, ni prairies; on ne voyait plus que de la terre retournée, des trous d'obus, des tranchées bouleversées, pleines de cadavres "33
Dans cette perspective, le récit scolaire de Verdun échappe à l'ordre de l'intelligible.
Verdun, c'est la résurgence de terreurs anciennes, c'est le spectacle effroyable qui redonne sens et actualité aux tableaux traditionnels de l'enfer à travers la référence obligée à "la bataille d'enfer"34 promise aux Français par le Kaiser, une expression reprise à leur propre compte par les combattants allemands épouvantés35.
Verdun, c'est aussi un phénomène brutal, quasi tellurique, dont la puissance requiert une gamme de métaphores naturelles. Nos soldats sont " surpris comme par une inondation "36. " Les gros obus tombent comme des gouttes d'eau "37; " Les Allemands firent pleuvoir un déluge d'obus"38, "un ouragan de projectiles"39, "une pluie de fer et de feu "40; " un déluge de fer et de feu "41; et encore : "Alors, en flots pressés, les bataillons ennemis roulèrent vers la grande forteresse. Pendant quatre mois ils vinrent s'y briser"42.
Notons au passage que cette accumulation d'images romantiques et de termes dynamiques est d'un excellent rendement pédagogique puisqu'elle transforme de manière quasi romanesque une guerre de position en guerre de mouvement !
Discours et récit
Ce caractère spécial, ce statut déjà mythologique, génère une écriture particulière.
Pour reprendre une distinction classique établie par Benveniste, l'évocation de la victoire de la Marne relève du récit alors que l'évocation de Verdun entre dans la catégorie du discours.
Le récit de la Marne est en effet impersonnel, objectif, factuel - un modèle traditionnel d'écriture historique - alors que le discours sur Verdun s'avère charnu, truffé de métaphores et de marqueurs de la première personne, directs ou indirects, qui invitent l'enfant à s'approprier l'événement. Il est aussi particulièrement riche en adjectifs paroxystiques et en superlatifs absolus : à Verdun se sont déroulés " les combats les plus acharnés et les plus sanglants de la guerre"43; "Jamais on n'avait vu plus terrible bataille "44; " Jamais on n'avait vu aussi terrible bataille "45; " Jamais on n'avait vu plus terrible lutte que cette bataille "46; " la plus grande bataille de l'histoire du monde "47... Dans le même sens, on observe souvent, d'un paragraphe à l'autre, et parfois à l'intérieur d'un même ouvrage, d'intéressants changements de temporalité : ainsi, dans un ouvrage publié en 1948, le récit de la Marne est-il traité au passé simple alors que l'évocation de Verdun est actualisée par un de ces présents que l'on appelait autrefois "historiques" ou "narratifs" parce qu'ils produisent un effet de vie en rapprochant l'écrit de la parole48.
Au total, la conjonction de ces traits stylistiques finit donc par donner à l'évocation scolaire de Verdun un tour d'oralité familière, un caractère affectif, comme si cette histoire émotionnelle procédait directement des combattants de base, comme si ce discours s'était constitué dans le temps-même où l'événement eut lieu.
Cependant - secondairement et contradictoirement - l'évocation de Verdun développe l'illusion paradoxale d'une prise de distance qui est le corollaire de l'extrême notoriété.
Un examen des points de vue de l'énonciation permet de reconnaître les procédés de la glorification de cette "bataille sans exemple"49. Ils vont de la simple adjectivation - "la fameuse bataille de Verdun50" - au brusque recours au passé simple - "le nom de Verdun devint célèbre dans le monde entier51" qui assure un bond chronologique en aval de l'événement de référence, dans le temps de l'écriture et de la mémoire. En effet, Verdun est très souvent vu depuis l'après-guerre, et cette anticipation installe l'événement dans la légende, d'autant que le rayonnement de la grande bataille inonde l'univers : "Le retentissement de leur défaite est immense dans le monde "52; "L'héroïsme de nos "poilus" [...] fait l'admiration du monde"53. Plus explicite encore, un manuel rassemble tous ces traits en jouant sur la disproportion géographique : " Le monde entier avait les yeux fixés sur ce point du champ de bataille et quand, à la fin de l'année 1916, nous chassâmes les Allemands du terrain qu'ils avaient conquis, la renommée universelle sacra l'armée française - première - parmi toutes les armées du monde. Jamais événement n'avait eu pareil retentissement."54
A ce niveau, l'Histoire scolaire se range donc, par anticipation, du côté des "papas de vos grands-pères [qui] ont connu la Grande Guerre"55 auxquels elle rend des hommages appuyés, parfois naïfs - " Les papas de nos grands-pères ont connu la guerre de tranchées; ils sont enterrés dans des trous pour combattre les Allemands. Ils y étaient malheureux et beaucoup sont morts"56- et d'autres fois grandiloquents : "Jamais, au cours de notre glorieuse histoire, on n'avait déployé plus de vaillance et de ténacité. Honneur aux poilus de Verdun ! Ils ont opposé leurs poitrines et leur volonté de Français à la mitraille allemande. Ils ont montré au monde, épouvanté et plein d'admiration, ce que peuvent des hommes fiers, qui défendent l'intégrité du sol, l'indépendance de la nation et la liberté des citoyens"57.
Du même coup, elle semble procurer aux maires des modèles rhétoriques de discours pour les cérémonies de 11 novembre - "Honneur aux soldats de Verdun ! Ils ont semé et arrosent de leur sang la moisson qui lève aujourd'hui. Et, pendant des siècles, sur tous les points du globe, le nom de Verdun continuera de retentir "58. Et elle fournit aux enfants, des modèles de comportement à adopter lorsqu'ils se rassembleront, sous la direction de leur instituteur, au pied du monument aux morts de leur commune, ou lorsqu'ils entendront, dans le cadre familial, les aînés raconter leur guerre : "Si vous entendez dire à un soldat de la Grande Guerre "J'étais à Verdun", regardez-le, mes enfants, avec encore plus de respect et d'admiration qu'un autre. Il a assisté à la plus grande bataille de la guerre, celle où les Français montrèrent, peut-être le plus d'héroïsme. La bataille de Verdun a duré cinq mois : avait-on jamais vu, dans toute l'histoire de France, une bataille durer cinq mois ?"59.
La tranchée
L'illustration des manuels confirme cette révérence.
Lorsque la victoire de la Marne est illustrée, c'est parcimonieusement et très conventionnellement, par des portraits photographiques de Joffre auxquels on adjoint, accessoirement, des cartes ou des croquis à grande échelle représentant les principales phases du siège. Quant aux scènes de bataille, elles sont extrêmement rares et semblent ne figurer que pour le pittoresque, pour rompre cette abstraction : il s'agit de tableaux réalistes reconstituant des épisodes particuliers, comme le départ des fameux taxis de la Marne ou les Allemands culbutés dans les marais de Saint-Gond60 ou, plus exceptionnellement encore, de compositions emblématiques dont les sujets sont géographiquement et historiquement non définis61
C'est que, à la différence de Verdun, la Marne est une bataille assez abstraite, une bataille vue d'en-haut, une victoire d'état-major, un chef d'oeuvre stratégique : lorsqu'un document graphique sur la Marne est reproduit en annexe de la leçon, c'est un communiqué officiel, un ordre du jour émanant du Grand Quartier Général...
Cependant, si l'on trouve, en regard des passages sur Verdun, quelques figures de chefs militaires en buste ou en médaillons - le général Pétain et, à un degré moindre, son supérieur hiérarchique, le général de Castelnau62- l'essentiel de l'illustration est constitué par des vues de tranchées.
De manière significative, la photographie laisse alors souvent la place au tableau composé, dont la valeur est naturellement symbolique, et les renvois précis à des lieux se font rares. Notons tout de même une "tranchée à Thiaumont, Secteur de Verdun"63, "Une tranchée devant Verdun, d'après un croquis pris sur place en 1916 à Fleury"64, une vue aérienne intitulée " Le fort de Vaux, à Verdun, après les bombardements"65, "Le ravin de l'Hermitage à Verdun [qui] dit bien l'acharnement de la bataille"66 et - je cite, bien sûr, le texte des légendes - "une photographie représentant l'arrivée de la piste qui conduisait à Douaumont"67.
Le plus souvent, la vue de la tranchée, déjà légendaire, est donc géographiquement anonyme ou semi-anonyme. Cependant, cette tranchée, c'est Verdun68. Ainsi, une magnifique planche murale en couleurs de la collection Rossignol, à l'usage du Cours élémentaire, n'est assortie d'aucun titre explicite, mais le livret pédagogique d'accompagnement à l'usage des instituteurs établit cette liaison puisqu'il suggère au maître, à cette occasion, d'inviter ses élèves à situer Verdun sur une carte69. Et l'on sent bien, ici, que, pour une fois, tout ce qui est de l'ordre de l'érudition, tout ce qui se récitait autrefois à l'école primaire - la nomenclature géographique, tatillonne, ou la médiocre histoire des dates - devient secondaire : au mieux, ce savoir traditionnel est un indicateur de l'épopée.
Ce qu'il s'agit de mettre en place, à travers le mythe héroïque de la forteresse assiégée70, à travers le mythe de l'encerclement, à travers la souffrance cathartique de tout un Peuple, c'est un territoire sensible, une grande scène de la dramaturgie nationale qui ne saurait se détailler sous peine d'amoindrir la ferveur de la célébration.
Dans ce cadre amplificateur, toutes les tranchées finissent donc par illustrer Verdun, et Verdun finit par constituer l'allégorie de toute la Grande Guerre, comme l'ont compris ces manuels qui, en tête du chapitre consacré à la guerre de 14-18, installent une image anonyme de tranchées intitulée "A Verdun"71...
En somme, l'illustration pédagogique atteste que Verdun, n'appartient pas aux généraux, comme la Marne, ni même aux historiens-pédagogues, mais aux Poilus. La légitimité de ce titre de gloire est sans cesse confirmée, en regard de l'illustration, par le texte de la leçon.. Lorsqu'ils reconnaissent quelque talent au général Pétain, voire à Castelnau72 ou à Nivelle73, les auteurs de manuels ont à coeur de fondre ce mérite dans le creuset national par des sentences comme : " La ténacité de nos soldats et la science du général Pétain brisèrent leurs assauts "74. Et cette volonté consensuelle se retrouve lorsqu'il s'agit de corriger, par un mot historique - le célèbre " ils ne passeront pas " - l'absence de visages illustres, le défaut de héros personnellement définis : si la formule est parfois attribuée à Pétain - " Verdun, on ne passe pas ! avait dit Pétain "75- elle est souvent proférée par le choeur des combattants anonymes76.
Le territoire des combattants
Ce titre de propriété est encore entériné lorsque Verdun - beaucoup plus fréquemment que la Marne - est évoqué en annexe, à travers des documents et des lectures historiques hors texte.
Cet autre mode de présentation ne contribue pas peu à installer Verdun dans la mémoire affective, dans la mesure où il met l'historien hors jeu pour donner la parole à des témoins, à des acteurs, anonymes ou obscurs. Sous le titre Verdun, tel manuel du Cours moyen extrait d'un ouvrage de Jubert, Verdun (Payot) le compte-rendu d'un "briefing" du général Deville, émouvant dans sa dramatique sobriété77. Tel autre, pour le Cours élémentaire, incarne tout le succès de la défense de Verdun dans la personne d'un simple officier, le commandant Raynal78. De même, A Verdun, extrait de L'Illustration du 6 mai 1916, rassemble "Quelques notes d'un officier qui a combattu au nord de Verdun"79.
Enfin, dans un ouvrage scolaire écrit à chaud dans l'euphorie patriotique des lendemains de la deuxième guerre mondiale, une Lettre de Verdun, tirée d'un ouvrage d'Henri de Forge Ah ! la belle France (Flammarion), réunit de simples combattants dont il recompose la gouaille savoureuse :
" Qui dira le sujet sublime : "La lettre de Verdun", par les petits gars de Lorraine, la terre concise, héroïque et cependant si gaie ?
- "N'vous bilez pas, m'man... Ca chauffe ferme mais on les a...
- Ils sont restés tout droits dans les fils de fer. Ils nous servent de parapet; on aimerait mieux autre chose mais on s'y fait...
- Cinquante mille obus en deux heures, a calculé le capiston. Malgré ça, on ne s'en fait pas une miette !"
Si l'on assure que l'autre n'a que peu de chose comme blessure, c'est qu'il a peu de chose en effet. Mais aussi, quand le camarade tombe, ils le disent :
"Allons la mère, faut pas pleurer... C'est pour le pays" "
Du côté de l'histoire "savante"
Certes, l'histoire plus "savante" enseignée dans les lycées s'est efforcée prudemment, par petites touches, en tenant compte des acquis de l'école primaire, d'arracher Verdun à la mémoire mythologique pour le faire entrer dans un cadre plus "scientifique".
Dans ce but, les historiens-pédagogues ont joué, ensemble ou séparément, sur cinq registres :
- La banalisation : certains ouvrages mettent la Marne et Verdun sur le même plan que la première offensive de Champagne, l'offensive de la Somme et le Chemin des Dames80.
- La désacralisation : lorsqu'il se penche sur l'issue victorieuse de la grande bataille, un manuel de 3e nuance l'explication purement héroïque par une considération stratégique : "Verdun fut sauvé par la vaillance de ses défenseurs et aussi par l'offensive de la Somme "81.
- L'intellectualisation, à travers deux procédés complémentaires : l'atténuation des notations humaines au profit de considérations stratégiques et une présentation plus analytique de l'événement. Ainsi, dans d'assez nombreux ouvrages du second degré, des schémas tactiques cristallisent l'évolution du front82. Dans d'autres, Verdun est défini en termes d'état-major, tantôt comme "un essai massif de rupture"83, et d'autres fois comme "une bataille d'usure" voulue par Falkenhayn84 qui, assure-t-on, "compte ne perdre que 2 hommes pour 5 Français"85. Et, partout, on s'efforce de préciser aussi bien le niveau des forces en présence - 6 divisions engagées par les Allemands pour le premier assaut - que le niveau des pertes - 240 000 côté allemand, 275 000 côté français86.
- Par ailleurs, l'adoption d'un point de vue moins exclusivement national conduit à jeter sur nos ennemis un regard moins systématiquement hostile. Ici, on produit un portrait du Kronprinz - certes qualifié de "meneur du parti militariste et pan-germaniste" - et de son conseiller militaire, le maréchal comte von Haeseler87. Mieux, pour rendre sensible l'atmosphère de la bataille de Verdun, un ouvrage à l'usage des classes terminales fournit côte-à-côte deux documents : un extrait du discours de réception à l'Académie française d'André-François Poncet et une déclaration du Kronprinz Guillaume définissant la grande bataille comme "un gigantesque moulin à broyer les hommes"88.
- Enfin apparaissent des éléments d'autocritique, comme dans cet ouvrage à l'usage des classes de seconde technique dont les auteurs avouent que Verdun était "un saillant très mal relié à l'arrière "89.
Tout bien pesé, ces efforts pour circonvenir un mythe enraciné en profondeur m'ont paru tourner court...
Une vitrine républicaine
"La Grande Guerre n'a pas été gagnée seulement par les chefs des armées : n'oublions jamais les sacrifices et le courage de chaque soldat qui, lui aussi, gagne les batailles "90. Cette belle sentence est une des dernières liaisons explicitement établie entre Histoire et Morale que j'ai trouvées dans un manuel d'Histoire contemporain. Elle ouvre un chapitre intitulé Verdun, sous une image de tranchées. Elle donne tout son sens à cette étude.
Le principe démocratique et populaire qu'elle affirme inscrit en effet Verdun dans la sphère supérieure de la geste nationale, très au-dessus de la Marne, qui relève de la simple connaissance historique. Observons d'ailleurs que ce caractère plébéien semble de plus en plus affirmé dans les manuels récents, à partir des années 6091, comme si, la mémoire des faits se brouillant progressivement avec le temps, ne surnageait plus que l'essentiel, c'est-à-dire la valeur exemplaire de la grande bataille perçue par les ouvrages élémentaires comme une scène éminemment républicaine, dans la lignée de Jemmapes et de Valmy.
Dans cette optique, les Poilus - nos Poilus -, avec leur souffrance et leurs uniformes dépenaillés, s'avèrent en effet les dignes héritiers des soldats de l'An II. Et c'est très justement que, dès 1923, Gauthier et Deschamps ont placé en exergue d'une leçon intitulée "1916" un extrait du discours prononcé le 2 septembre 1792 par Danton devant l'Assemblée législative : "Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combattre ! Vous savez que Verdun n'est pas encore au pouvoir des Prussiens; vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui proposerait de se rendre ..."92.
Parmi les quelques 205 manuels consultés pour cette enquête, je n'ai trouvé qu'un ouvrage qui caractérise Verdun négativement : "Certaines de ces batailles ont laissé des souvenirs d'horreur, telle, en 1916, la bataille de Verdun qui dura huit mois "93.
C'est que la gloire de Verdun est à peu près irrécusable dès lors qu'elle est intimement liée à l'Histoire des Français et à l'Histoire de la République.
Ce caractère idéologique explique, au-delà de quelques variantes de détail, la stabilité impressionnante de la parole scolaire sur Verdun : contrairement à ce que j'avais supposé a priori, au seuil de cette enquête, je n'ai pu enregistrer, en 54 ans de production scolaire, aucune inflexion notable du propos94.
Il éclaire aussi, en dernier ressort, la caractérisation de Verdun en tant que bataille et non en tant que victoire.
La victoire saute en quelque sorte par-dessus l'événement pour signifier directement le résultat technique de l'affrontement. Seule la bataille, évoquée dans l'épaisseur de sa durée, prise en charge par la masse des combattants sacrifiés, pouvait permettre à une école nationale de dire comment une génération réussit à éteindre symboliquement la grande dette que ses ancêtres avaient contractée auprès de la République.
Pierre Guibbert, I.U.F.M. de l'Académie de Montpellier