Pierre Laborie
LA MÉMOIRE DE 1914-1918 ET VICHY.
Mettre en relation deux événements éloignés dans le temps pour juger de leur dépendance réciproque, ou de la similitude de leurs effets, incite les historiens au scepticisme. A juste titre, le plus souvent, tant la tentation est grande de vouloir rationaliser à l'extrême le cours du passé, de gommer les contraintes du contexte pour lire le futur dans le présent et y déceler, après coup, les signes annonciateurs d'un avenir délesté de tout mystère. Il peut ainsi sembler artificiel et hasardeux de replacer les deux guerres franco-allemandes du XXe siècle dans une démarche comparative, au mépris apparent du simple bon sens. Nul besoin de longue démonstration pour montrer en effet que 1914-1918 n'a que de très lointaines ressemblances avec la drôle de guerre ou le "blitzkrieg" de 1939-1940. Pour ne rien dire des années qui vont suivre, de l'occupation, de Vichy, de la Résistance...
Pourtant, avec l'élargissement de la recherche historique au champ des représentations mentales et de la mémoire sociale, le problème ne se pose plus dans les mêmes termes. Si l'on se refuse, comme ici, à réduire les attitudes collectives au seul face à face avec le temps bref de l'événement, et si l'on essaie de savoir dans quelle mesure la structuration de certaines logiques de pensée a pu favoriser des comportements dominants - par exemple les renoncements de 1940 -, il devient possible d'analyser les enseignements des deux périodes à partir d'interrogations communes. Dans l'étude des héritages de "14-18", les travaux de référence abondent sur de nombreux sujets (démographie, diplomatie, stratégie... et beaucoup d'autres) avec, bien entendu, un intérêt particulier pour Philippe Pétain. Mais, en dépit d'intuitions convergentes1, on ne dispose pas d'une véritable réflexion sur le rôle de la mémoire du premier conflit mondial dans le fonctionnement mental de la société française, d'une guerre à l'autre2. Dans la recherche des explications à l'effondrement de juin 1940 et aux origines de Vichy, ce sont surtout la dégradation du consensus républicain et des institutions, les pratiques des classes dirigeantes, la profondeur des clivages politiques et l'ampleur des crises des années trente, sur fond de divisions sociales et d'affrontements idéologiques, qui ont principalement retenu l'attention. Avec les impasses de la politique extérieure et le choc de la débâcle, ces questions, amplifiées par l'accélération tragique de l'histoire dans les années quarante, ont longtemps fixé les priorités. Elles ont occupé le champ de la mémoire et l'essentiel du débat historique. Pour des raisons qui ne tiennent pas seulement aux circonstances - et qui mériteraient d'être approfondies - certains prolongements de la Grande Guerre et de la victoire ont été en partie négligés. Or, le sens donné au premier conflit mondial, ou du moins les leçons que les contemporains ont cru pouvoir en tirer, apparaissent bien comme un des ressorts essentiels du processus de crise d'identité nationale qui atteint un sommet avec Vichy et l'occupation. Dans le seul domaine des attitudes collectives - mais l'observation vaut plus largement - on risque de ne rien comprendre à la manière dont la société française, dans ses tendances lourdes, traverse ces années troubles, si on ne fait pas l'effort d'analyser les effets de 1914-1918 dans les phénomènes d'acculturation qui ont suivi la victoire proclamée et accompagné sa célébration. Que ces effets forment ou non une réalité saisissable, qu'ils soient ou non directement lisibles par les historiens avec leurs outils habituels, qu'ils aient été ou non perceptibles et perçus par les contemporains, constituent autant de raisons qui rendent cette appréhension difficile. Mais elles ne changent rien à la nécessité d'avancer dans cette direction, même modestement.
Le champ de la mémoire collective, aux frontières de l'incertain, donne un exemple significatif de ces difficultés. Seul domaine à être abordé ici, il fixe les limites de ce travail tout en lui fournissant un bon terrain d'observation. Entre le souvenir de 1914-1918 et Vichy, les liens sont explicites et multiples ne serait-ce qu'avec le plus visible, le plus immédiat et le plus marquant de tous, celui que tisse l'itinéraire surprenant du vieux maréchal qui accède à la plus haute charge à 84 ans. A travers les images de ferveur des anciens poilus exprimant leur vénération au vainqueur de Verdun dès juin 19403, l'héritage de "14-18" est largement associé à la formation du régime, souvent identifié à son esprit. Dans les troubles et les détresses de l'été 1940, ajoutant au malentendu général sur la nature réelle de Vichy, cette appropriation quasi instantanée de la mémoire de la Grande Guerre est un atout incontestable pour le nouveau pouvoir, un des enjeux dont dépend sa légitimité.
Diverses et nombreuses, les traces de "14-18" peuplent l'histoire de Vichy, entre le choix des nouveaux dirigeants, le poids de l'institution militaire, l'idéologie-vitrine de la Légion et le rôle d'encadrement attribué aux anciens combattants. Un inventaire ne ferait que confirmer des évidences, rappeler des faits connus, et n'aurait guère d'intérêt. Il en va autrement pour ce qui touche aux mécanismes et aux représentations de la mémoire collective, mémoire qui ne peut être réduite aux seules traces du passé. Elle est bien présence du passé, mais également relecture de ce même passé, re-construction, usage du passé au présent. Dans cette optique, l'objectif est de tenter de réfléchir sur la mémoire comme acteur d'histoire, sur son utilisation et ses utilisateurs, sur son rôle et ses effets parfois contradictoires. Autant de questions à tiroirs multiples, mais qui peuvent être ramenées, pour le plus important, à trois notions centrales : l'usage, les fonctions, le sens. Quel usage Vichy et la France de Vichy font-ils de la mémoire de "14-18"? Quelles fonctions remplit cette mémoire avant et pendant les années noires ? De quel sens se charge-t-elle, selon le temps et au profit de qui ? Les grandes articulations du propos recoupent ces interrogations, à travers l'analyse du rôle et du statut changeants de cette mémoire : contribution au détournement de vigilance dans l'évaluation des dangers avant 1940, captation par Vichy et instrumentalisation à son profit, réappropriation progressive par la Résistance.
1918-1940. Une mémoire en trompe-l'oeil
Comme déjà indiqué, dans le processus complexe qui prépare la voie aux renoncements de Vichy - et aux consentements à Vichy-, la mémoire sociale de "14-18" a joué un rôle actif. Elle a contribué à l'aveuglement des esprits par son ambivalence, elle a été une mémoire endormante, une mémoire-écran.
C'est un lieu commun de rappeler que Vichy est né de la défaite militaire, de l'effondrement généralisé qu'elle précipite, de toutes les fragilités que l'événement met brutalement au grand jour. Mais, pas plus que l'on ne peut réduire l'écroulement du pays au sort d'une bataille perdue, on ne peut ramener les origines de Vichy au seul désastre de juin 1940, aussi considérable soit-il. La défaite révèle autant qu'elle explique, sinon plus. En dehors de tout déterminisme, ou d'on ne sait quelle logique de la fatalité, la naissance de Vichy et le large ralliement dont il bénéficie pendant les premières semaines, derrière le prestige de son chef, résultent également de tout un tissu d'interactions. Les traces de "14-18" y tiennent une place prépondérante. A la fin de son livre sur Les Français dans la Grande Guerre, J.J. Becker écrivait : " La France debout de 1918 annonçait la France battue de 1940 !"4. On peut discuter la formulation et lui reprocher d'enfermer le futur dans une sorte de causalité mécanique. Mais J.J. Becker a raison sur le fond, et il voit juste. Si 1918 ne peut évidemment pas annoncer juin 1940, et Vichy moins encore, les fonctions remplies par la mémoire de "14-18" dans l'entre-deux-guerres nous aident à comprendre les réactions des Français devant l'imprévisible désastre.
Les bouleversements en profondeur que le premier conflit mondial laisse durablement dans les têtes forment un véritable fil conducteur dans le réseau des causes souterraines qui ont contribué aux affaissements de 1940. D'un ensemble de facteurs imbriqués dans des interférences complexes, trois témoignent plus particulièrement de l'importance des phénomènes culturels liés aux suites de "14-18".
Le prix du sang
En premier lieu, et en dépit de l'exaltation de la victoire, le sentiment partagé que le pays sort terriblement éprouvé d'un conflit interminable, tragiquement affaibli par cette "saignée monstrueuse" dont, avec beaucoup d'autres, parlera Jean Guéhenno. Pour en saisir toute la dimension, il faut aller au-delà des listes de noms interminables et des tableaux statistiques. Sans chercher à minorer les conséquences primordiales des pertes humaines traduites par des réalités chiffrées et inscrites dans la pierre, on doit aussi s'interroger sur les représentations qu'un peuple conscient de son lent vieillissement peut alors rattacher à la symbolique du prix du sang, versé et à jamais perdu. Se demander si ce n'est pas à ce niveau obscur que se situent les traces les plus enfouies, que s'incrustent les plus tenaces. Les clichés de la France exsangue, de l'hémorragie mortelle, de l'hécatombe et de la jeunesse sacrifiée ont sans doute plus marqué les esprits que les déséquilibres inquiétants de la pyramide des âges5. Ces images saisissantes6 que suggère une France vidée de son sang ont accusé les traits d'une nation exténuée, usée par l'immensité de son effort. Peu après la défaite, l'historien Marc Bloch qui s'interroge plusieurs fois sur le souci obsédant d'économiser un sang devenu rare, et contient mal son irritation devant certaines décisions7, constate sobrement : " De la dernière guerre, c'est vrai, nous étions revenus bien fatigués"8. Fatigue et lassitude que beaucoup traduiront par un refus viscéral de la guerre, révulsés à l'idée de devoir affronter un nouveau carnage, prêts à tout pour l'éviter9, rassemblés dans un pacifisme aussi ambigu que consensuel. C'est surtout par la place qu'ils occupent dans le faisceau de peurs collectives, accentuées par l'aggravation des tensions après 1936, que les mots et les chiffres liés à la "boucherie" de 14-18 trouvent leur poids et prennent leur importance, dans une sorte de révolte instinctive du corps social devant la menace d'une nouvelle hémorragie.
Symbolique chargée de sens, mais symbolique au sens inversé, selon la vision du futur qui décide des choix : dans le climat de juin 1940, le refus de continuer à faire couler le sang des Français nourrit le mythe du "vainqueur de Verdun" attentif au sort de ses soldats, renforce l'image protectrice du vieil homme, sert le recours au "sauveur" et justifie des ralliements au nom de la raison. Mais au même moment, le combattant des deux guerres Marc Bloch, convaincu que les ressorts profonds du peuple sont restés intacts, nie la valeur d'une renaissance de la nation fondée sur l'économie du sang. Avec le pressentiment des luttes à venir et de son propre destin, il écrit : " Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d'êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n'attache pas tant de prix). Car il n'est pas de salut sans une part de sacrifice ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n'a travaillé à la conquérir soi-même"10.
La France morte en 1918 ?
Aucun discours sur le sang, rappelle Arlette Farge, qui ne renvoie à "sa double fonction antinomique de vie et de mort"11. Devant la multiplicité des traces et des signes qui, partout, rattachent la présence des morts aux souvenirs de "14-18"12, peut-on éviter de s'interroger sur la place prise par l'hécatombe dans l'imaginaire des Français, sur le sens donné à la mort quand elle passe ainsi du privé à l'espace public ? Sur la fascination de l'idée de décadence, sur ses effets dans la sensibilité collective, du rejet catégorique du déclin chez les uns,13 au renforcement du sentiment de dépendance à un monde passé et figé chez d'autres ? Chez ceux qui, précisément, ne savent plus que décalquer le passé pour penser le futur ?14 Quand les anciens combattants se perçoivent d'abord comme les exécuteurs testamentaires des morts, peut-on éviter de s'interroger sur le risque de glissements non conscients du culte sacralisé des morts à une sorte de culture de la mort - entre peurs et hypnose15-, sur les liens noués entre les soldats morts en trop grand nombre et l'idée d'une mort possible du pays, d'une France morte de ses enfants morts ? Ce domaine est celui de l'insaisissable, et l'historien sait qu'il ne pourra jamais apporter de réponses convaincantes à ses propres questions. Cependant, face aux langueurs et aux résignations trop complaisamment acceptées en 1940, les interrogations demeurent, implicitement posées par la plupart de ceux qui ont voulu revenir sur les ombres de la Grande Guerre pour comprendre ou témoigner. "Tout s'est passé, de 1919 à 1939, comme si la France, dans son instinct profond, avait bien décidé de ne pas se battre, de ne pas se préparer à la guerre, ni matériellement (on lede reste), ni intellectuellement..." affirme Jean Paulhan à Pierre Drieu la Rochelle, avant d'expliquer, au même moment, à Armand Petitjean : "J'ai senti, moi aussi, bien avant vous, que notre pays peut mourir. Je l'ai senti du temps de Charleroi..."16 Expression de la conviction diffuse que le pays avait failli mourir et qu'une nouvelle épreuve serait fatale ? Sentiment que quelque chose s'était définitivement brisé en "14-18", que rien n'irait plus de même ? A Edmond Jaloux, qu'il rencontre au Grand Café de Bordeaux dans les jours qui précèdent l'armistice, Julien Green confie "qu'on avait l'impression de porter la France en terre, mais que la France était morte en 1918 et que nous n'en avions rien su"17. Ici, la prise de conscience de la réalité d'un mal profond18, l'émotion devant la "fin d'un monde" tragiquement ressentie. Ailleurs, une mort affirmée - secrètement souhaitée ? - qui va servir de prétexte à beaucoup de dérives : "La France était morte, Hitler est notre providence !" écrit Jacques Chardonne à Jean Paulhan19.
La confusion
Enfin, et en liaison étroite avec ce qui précède, la mémoire de "14-18" participe à la confusion grandissante des esprits et à la perte des repères qui caractérisent la dernière décennie de paix20. Elle est un des miroirs où l'on peut observer, en dehors des habituels clivages partisans, les contradictions de l'opinion face au danger extérieur. Voulue et magnifiée par la nation, la sacralisation du souvenir de la Grande Guerre délivre des messages ambivalents qui viennent accentuer le trouble21: commémoration du sacrifice et refus de lier la construction du futur à l'idée même de sacrifice exaltation de l'héroïsme des soldats et dénonciation du massacre inutile des batailles célébration de la Victoire et rejet de la fatalité de la guerre. Face à ces tensions, l'engagement en politique ne suffit pas à apporter des réponses claires et à dégager des lignes de conduite. A gauche comme à droite, l'affirmation première du pacifisme apparaît difficilement conciliable, ici avec la lutte antifasciste, là avec une attitude de fermeté traditionnelle ou une germanophobie enracinée. "Extraordinaire confusion", relève Jean Paulhan, parmi d'autres, en octobre 1938 : " Les belliqueux sont devenus défaitistes et les défaitistes agressifs. L'on s'y reconnaît mal"22. Tiraillés et empêtrés dans des sollicitations contraires rendues plus déprimantes encore par le choc de la défaite, nombreux sont les Français qui cherchent à retrouver leur propre image dans celle, rassurante, du vieux soldat qui tient maintenant les deux bouts de la corde, celle de l'histoire qui relie "14-18" à "40".
Une mémoire captée et instrumentalisée par Vichy
Facteur de myopie et d'engourdissement avant Vichy, l'héritage de "14-18" devient, sous Vichy et au service de sa stratégie, un instrument politique. Il contribue à maintenir le pays dans un état de semi-somnanbulisme, à anesthésier la conscience nationale, à justifier l'entreprise de soumission et de discipline collectives. Quelques courts aperçus renseignent sur l'usage que le régime fait d'une mémoire confisquée et instrumentalisée, sur la fonction idéologique qu'elle remplit.
Dans le climat de désespérance, d'expiation et d'exaltation vengeresse contre les responsables désignés qui caractérise l'été 1940, le souvenir guidé du premier conflit mondial participe au brouillage des repères. Légende vivante exaltée par la propagande officielle, le vieux maréchal apparaît comme la seule valeur sûre, le seul jalon solide pour une opinion déboussolée23. Le parcours rectiligne du vainqueur de Verdun se réclame d'une fidélité intransigeante aux principes qui avaient permis de conduire à la victoire la France rassemblée de l'Union sacrée. Perçu comme un patriote insoupçonnable en 1940, soldat prestigieux24, père attentif aux souffrances d'une patrie mutilée, le maréchal Pétain, dans l'esprit d'une majorité de Français sous le choc, ne peut ouvrir d'autres voies que celles exigées par le devoir et l'intérêt supérieur du pays25. Aux doutes face aux premières décisions, comme aux interrogations devant l'effacement du 11 novembre et la politique de collaboration, répond une simple question, remarquable de concision et redoutablement efficace26. Qui oserait prétendre, en effet, être plus Français que lui ?
Au nom de ce postulat que le rôle magnifié de Philippe Pétain dans la Grande Guerre sert largement à fonder, et pendant les premiers mois de son existence, le nouveau régime confisque la mémoire de "14-18" et s'approprie naturellement un héritage remodelé en fonction des circonstances. Venant renforcer ceux qui tiennent à la personne même du Chef de l'État, les mécanismes d'identification entre Verdun et Vichy s'appuient sur des signes clairs, simples, immédiatement déchiffrables : comme au temps glorieux de la victoire, la discipline, l'ordre et l'union sans faille conditionnent le salut. L'armée fait bloc, ses officiers jouent un rôle actif dans l'encadrement social et la dissidence est assimilée à la désertion. Les anciens combattants serrent les rangs et apportent leur légitimité au régime en rejoignant massivement la Légion. Les vertus d'obéissance et de sacrifice du paysan-soldat sont exaltées, l'indiscipline ou le non-conformisme sont dénoncés comme entreprise de division et atteintes coupables à la cohésion de la nation, valeur suprême face à l'adversité27... Dans ce dispositif, la personnalité du maréchal tient évidemment le rôle primordial. Il a été longuement disséqué et il n'est pas utile d'y revenir28. Quand François Mauriac, sous le coup de l'émotion, inscrit le Pétain de l'armistice et de Verdun dans la longue filiation de l'histoire, il explicite ce que beaucoup de Français ont cru alors ressentir : " Les paroles du maréchal Pétain, le soir du 25 juin, rendaient un son presque intemporel ce n'était pas un homme qui nous parlait, mais du plus profond de notre histoire nous entendions monter l'appel de la grande nation humiliée. Ce vieillard était délégué vers nous par les morts de Verdun et par la foule innombrable de ceux qui, depuis des siècles, se transmettent ce même flambeau... Une voix brisée par la douleur et par les années nous apportait le reproche des héros dont le sacrifice, à cause de la défaite, a été rendu inutile"29.
Captation d'héritage par identification à une figure légendaire, mais également, dans une même démarche30, instrumentalisation de la mémoire de 14-18 . Dans le contexte déroutant de 1940, le nouveau régime reconstruit la signification de "14-18" par un déplacement de sens que certains vont pousser jusqu'à un véritable détournement. A propos, par exemple, de l'attentisme et de "l'esprit de sacrifice"31, on peut observer comment "14-18" est utilisé par Vichy.
Déplacements de sens
En dépit de son sens immédiat - le refus de rendre l'épée de la France32, l'acharnement victorieux contre "l'ennemi séculaire"-, la mémoire de "14-18" sert à justifier le bien fondé d'une politique de consentement face à l'occupant, à la faire accepter, et à légitimer par là même les positions attentistes du plus grand nombre. La réputation que le maréchal Pétain tire de son rôle au cours de la Grande Guerre est sollicitée pour peser dans cette direction. L'efficacité claironnée des théories défensives, la dénonciation du "feu qui tue", la prudence comme règle d'action, la patience paysanne comme vertu, le souci de ne pas se découvrir avant de passer à l'action, l'économie des mots et le secret comme ligne de conduite ont fait beaucoup, pendant et après la guerre, pour le prestige du vainqueur de Verdun. L'exemple vient donc de haut et c'est un état d'esprit identique qui inspire les attitudes résignées des Français. Dans la ligne de la confiance aveugle exigée par lede l'État, à qui, de plus, la rumeur prête des intentions soigneusement déguisées, le régime favorise la pratique d'une sorte d'attentisme patriotique, bonne conscience en prime. Ainsi que le relève judicieusement Marc Ferro, le maréchal continue, en politique, à appliquer "son mot d'ordre de Verdun : attendre avant de sortir le nez de son trou. Le feu tue."33 Pour l'opinion, les leçons du passé prennent valeur de preuve34 : en 1940 comme en 1916, le stratège Pétain ne peut que maîtriser la situation et conduire les événements. A travers la mémoire de la guerre, Vichy installe ainsi les Français dans le confort paresseux d'un imaginaire de l'attente, dans ses illusions et ses malentendus. "Attendre. Rien faire qu'attendre. Mais attendre quoi ? " demande Jean Guéhenno le 23 décembre 194035. Au nom d'une même mémoire, le sens d'une lutte implacable de plus de quatre années, de "l'implacable héroïsme de la patrie en danger"36, se retrouve rapetissé, réduit à un message mou de temporisation.
Avec l'attentisme, l'usage décalé de la notion de sacrifice est également révélateur. Pour le nouveau régime, les Français de l'après-guerre n'ont pas été capables de se hisser à la hauteur du sacrifice des poilus, de se montrer dignes de leur abnégation. Ils ont cédé à "l'esprit de jouissance et de facilité", refusé l'effort, revendiqué plus que servi. La France de la belote, du pastis, des congés payés, des manifestations aux poings levés, des bals musette et des familles à enfant unique37 n'a pas été digne de la victoire. "Quel usage avons-nous fait de la victoire de 1918 ? Quel usage aurions-nous fait d'une victoire facile en 1940 ?" écrit l'archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, miroir sans doute fidèle, alors, de la conscience moyenne de la France catholique38. Avec Vichy, l'idée du sacrifice reste évoquée, mais comme une sorte de prix à payer pour le rachat de celui de "14-18", prétendument trahi et rendu inutile. Là où la mémoire de la première guerre faisait du sacrifice des combattants le témoignage ultime de l'attachement à la patrie et de l'obstination dans le refus de céder, "l'esprit de sacrifice" imposé par l'ordre nouveau ne retient que le remords culpabilisateur, l'expiation salutaire, la punition infligée à un peuple léger. La souffrance, et non le dépassement par la lutte, devient condition du retour à la vie, l'esprit de sacrifice une valeur en soi, sa pratique une vertu salvatrice, une nécessité salubre, une forme d'hygiène civique. En s'appliquant à priver de légitimité tout esprit de refus, on arrive à bien mieux se satisfaire de la défaite que de la victoire, à y trouver le vrai salut. Jusqu'à toucher au symbole intouchable du sacrifice dans la mémoire de "14-18", au haut-lieu de l'expression extrême du sentiment national, là où en 1916, le sort de la Grande Guerre aurait pu basculer. Jacques Chardonne est de ceux qui n'hésitent pas à franchir le pas et à écrire : "Mieux qu'à Verdun, le maréchal Pétain a sauvé les Français, quand il a donné un sens à leur malheur".39 Le vrai sauveur n'est pas l'homme de Verdun mais celui de Vichy, celui qui fait du renoncement l'alternative à la défaite... Dans un autre chapitre qui scandalisera même les plus conciliants, et où la tenue exemplaire des occupants est lourdement soulignée, Chardonne met en scène le dialogue d'un vigneron charentais, blessé à la première guerre, et du colonel allemand qui loge chez lui, tous deux anciens combattants. A l'officier qui lui apprend qu'ils étaient face à face à Verdun et qui ajoute, un cognac authentique de 1820 à la main, "Cela doit vous faire de la peine de nous voir ici", le Français répond : "J'aimerais mieux vous avoir invité... Mais je ne peux rien changer à ce qui est. Appréciez mon cognac, je vous l'offre de bon coeur".40
Détournement de mémoire
En 1940, instinctive ou plus patiemment réfléchie, c'est bien la manière de penser la défaite qui détermine et éclaire les comportements. L'itinéraire de Chardonne n'a d'autre intérêt que de montrer un des chemins qui vont mener beaucoup d'intellectuels à la collaboration. Dénonciateurs d'une décadence dont ils aimaient respirer les venins, ces hommes n'ont pas accepté la France sortie de 1918 et l'ont déclarée moribonde. Convaincus que l'événement leur donnait raison, ils ont cru, ou voulu croire, qu'elle tenait tout entière dans les effondrements de l'été 1940, que le désastre avait à jamais décidé du futur, que personne ne pouvait "rien changer à ce qui est". Se ranger aux raisons du vainqueur et servir l'occupant n'est qu'une autre façon de redire que la France est bien morte. Pas de trahison, puisqu'on ne peut pas "trahir une morte"41. Radicalisées de la sorte, ces logiques conduisent à tout justifier, jusqu'à inverser le sens premier de la mémoire de la première guerre, jusqu'à une sorte de déni de la victoire. Dans la NRF de mars 1941, Drieu la Rochelle écrit ainsi que 1918 n'a été qu'une "victoire remportée par des étrangers sur des étrangers". Jean Paulhan explose devant ce "désir de nous abaisser" : " Stupéfait du mot de Drieu sur 1914-1918... Pauvres Français. Alors, 1918 même ce n'était pas une victoire ?... qu'il se trouve tant de Français (et lesquels !) pour donner à l'Allemagne plus que l'Allemagne ne veut, voilà la pire honte qui restera sur nous. Et même quelques exécutions capitales, je le crains, n'y changeront rien"42.
Les serviteurs trop zélés de la politique de collaboration contribuent à leur manière, par leurs excès, à faire craquer le maquillage de Vichy et à mettre sa réalité en plein jour. L'identification de la mémoire de "14-18" au régime du maréchal ne dure que le temps où ses représentations ambivalentes restent compatibles avec l'idée que chacun veut se faire de l'avenir. Quand Vichy, rattrapé par l'histoire, ne peut plus jouer sur l'imaginaire du double jeu et des retournements préparés en secret, quand la collusion avec l'Allemagne nazie ne laisse plus la moindre place au doute, il devient impossible de concilier fidélité au souvenir de la Grande Guerre et fidélité à la politique du vainqueur de Verdun. L'occupation de la zone libre le 11 novembre 1942 indique de façon explicite l'usage que les Allemands font des symboles forts et éclaire le sens qu'ils entendent donner à l'esprit de collaboration. Avec tout un ensemble de facteurs imbriqués et convergents - dont, en particulier, la fin du mythe de Vichy artisan et garantie de la cohésion nationale - la mémoire de "14-18" joue maintenant contre le régime, après avoir aidé à construire sa légitimité dans l'esprit des Français.
"Les Vainqueurs de demain à Ceux de 14-18"
C'est vers la Résistance que l'héritage de "14-18" va basculer. Comme toute mutation culturelle, le changement se fait progressivement et à des rythmes différents, pour l'essentiel entre la fin de 1942 et 1943. Timides jusque là, les références de la Résistance à "14-18" opposaient surtout les personnalités de Foch et Clemenceau à celle de Pétain. La célèbre phrase de Foch, "un peuple n'est vaincu que s'il accepte de l'être" est, par exemple, régulièrement citée dans la presse clandestine43. Dès son premier numéro de juillet 1941, Libération place en exergue le jugement de Clemenceau sur les deux généraux, Pétain le sensé et Foch le fou :" c'est le fou qui nous a tirés de là"44. Le 11 novembre 1941, à travers un hommage vibrant rendu au "Vieux Tigre", le général de Gaulle dénonce le régime de Vichy en termes violents : "... les chefs se sont rués à la capitulation pour mieux courir ensuite aux places les pelotons d'exécution ne fusillent que de bons Français et la bouche de ceux qui prétendent gouverner notre pays ne s'ouvre que pour lui ordonner de se rouler dans la boue"45. Quand, de son côté, Pierre Laval cherchera à utiliser le nom de Clemenceau pour une campagne de propagande, son fils Michel y verra une insulte à la mémoire de son père et répliquera de façon cinglante : "Pour en appeler à nos grands morts, il faut être à leur taille"46.
Avec le STO et le développement des maquis, la mémoire populaire de "14-18" échappe irrésistiblement au camp de Vichy et retrouve sa signification fondamentale. Ses martyrs font de la Résistance le lieu exemplaire de l'exaltation du patriotisme, l'expression affirmée de la "passion de la France"47, passion revendiquée et partagée par tous, communistes au premier rang. En 1943, des faits de plus en plus nombreux témoignent du retour de "14-18" à son identification immédiate, à la lutte pour la défense de la patrie. A Bourg-en-Bresse, le 17 mars, des jeunes désignés pour partir en Allemagne déposent une immense gerbe au Monument aux Morts et jurent, "sur les noms de leurs aînés, de ne pas partir pour le Reich"48. Au mois d'août, dans un appel publié dans la presse clandestine pour le troisième anniversaire de la Légion française des Combattants, François Valentin, son ancien directeur général, dit aux légionnaires qu'ils ont été trompés et leur demande de se rallier à la Résistance. "Ses soldats sans uniforme", écrit-il, "incarnent les plus hautes traditions de l'héroïsme français"49. Enfin, comme il se doit, le 11 novembre 1943 marque un sommet dans la réappropriation de l'héritage de "14-18". Pour s'opposer ouvertement au gouvernement qui avait interdit de célébrer de quelque façon que ce soit le 25e anniversaire de la victoire, le Conseil National de la Résistance (CNR) décide "de faire du 11 novembre prochain une grandiose journée patriotique"50. Elle prend des formes différentes : grèves entre 11h et midi, lâchers massifs de tracts par des moyens spectaculaires, accrochage du drapeau tricolore dans des lieux interdits et symboliques, distribution illégale de titres alimentaires comme à Montpellier51, sabotages par centaines, manifestations de rue qui tournent parfois au drame, comme à Grenoble où 450 personnes sont déportées...52 L'événement le plus retentissant se déroule dans l'Ain, à Oyonnax. Loin d'être unique53, il est le plus spectaculaire en raison de son organisation minutieuse, de ladonnée au défi et de l'écho que lui donne un reportage en direct, avec photographies (!), publié dans le journal clandestin local Bir Hakeim et repris partout. Sous le commandement de leur chef départemental Romans-Petit, les maquis de l'Ain défilent dans la ville et se rendent au Monument aux morts, clairons et drapeau en tête avec une garde d'honneur en gants blancs. En présence d'une foule considérable qui exprime sa joie et chante La Marseillaise avec ferveur, Romans-Petit dépose une gerbe en forme de croix de Lorraine. Elle porte en inscription : "Les vainqueurs de Demain à Ceux de 14-18". Le raccourci, limpide, indique où sont les vrais héritiers de Verdun.
A propos des prolongements de la Grande Guerre, Jean-Jacques Becker écrit "qu'il a fallu bien des années et que passe une autre guerre mondiale pour qu'on puisse comprendre que l'essentiel n'avait pas été ses conséquences matérielles et démographiques, mais ses effets sur les mentalités"54. On aura compris que cette contribution se situe dans l'esprit d'une telle interprétation. Elle n'a d'autre prétention que d'encourager un approfondissement de la recherche sur un grand sujet, régulièrement posé, plus rarement abordé de front. A elle seule, une simple approche consacrée aux représentations de la mémoire suggère de multiples questions et réflexions. Je n'en retiendrai que deux pour conclure, brièvement.
En exploitant l'image légendaire d'un soldat prestigieux, Vichy a fait un usage idéologique du passé et spécialement de l'héritage de "14-18". Il a tiré profit des ambivalences de cette mémoire, du "plus jamais ça" et de son message tragiquement brouillé par la crise d'identité nationale et les confusions des années trente. Cela dit, aussi lourdes soient les responsabilités du régime, l'abus de confiance ne peut pas tout expliquer. Pendant un temps que les résistants ont jugé parfois très long, beaucoup de Français ont trouvé dans une double fidélité au maréchal et au souvenir de la Grande Guerre de bonnes raisons pour se réfugier dans la passivité. Ces accommodements ne sont qu'un exemple d'un phénomène plus général. Ils posent le problème beaucoup plus large de la langueur de la France, des causes profondes de ce consentement à l'inéluctable, de ce désabusement qu'Albert Camus dénonçait comme "le drame du pays"55. Dans les systèmes complexes qui ont produit ces logiques mentales, il ne fait aucun doute que les processus d'acculturation liés aux "traces de 14-18" ont eu une influence déterminante.
La seconde observation, en prenant un peu de recul, intéresse plus spécifiquement l'écriture de l'histoire. Par la façon dont elle a été vécue et dont elle a continué à agir longuement sur le présent, la guerre de 1914-1918, dans sa double réalité, est bien un événement structurant. Une fois de plus, et j'ai eu souvent l'occasion de le dire, l'étude des systèmes de représentations et des attitudes collectives rend pour le moins discutable la relation entre longue durée et structure. La réception de l'événement, son imaginaire, sa mémoire, son instrumentalisation, sont des acteurs de l'histoire. Ils influent directement sur la construction ou l'évolution des structures mentales et posent, plus largement, la question du statut de l'événement en histoire. Il reste que mesurer l'importance véritable d'un événement en fonction du futur soulève un point important de méthode. Que faire du futur dans l'explication historique ? Comment concilier des exigences contradictoires ? Comment s'imposer d'ignorer le futur dans la compréhension du présent - par refus de déterminisme ou de téléologie -, si c'est précisément dans le futur qu'il peut prendre son sens véritable ? Où fixer, dans le temps, les limites de l'événement ?
Pierre Laborie, Université Toulouse - Le Mirail